Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes

Décidément complètement à fond sur ce projet de départ pour la Chine, j’ai commencé à compléter ma culture en m’adonnant à quelques lectures qui avaient jusqu’ici échappé à mon appétit. Et comme mon esprit logique aime bien commencer par le début, pour tenter de comprendre quelque chose à la Chine communiste ma première lecture thématique fut celle du Manifeste du Parti Communiste. Pour ceux de mes lecteurs qui comme moi auraient raté cet opus dans leurs listes de lecture, c’est un petit texte co-signé par Marx et Engels en 1848 et qui comme son nom l’indique vient fonder la doctrine communiste.

Alors oui, ce grand texte historique avait échappé à ma vigilance, mais j’ai des circonstances atténuantes. Car figurez vous que lorsque je suis née, Georges Marchais était déjà premier secrétaire du PCF (Parti Communiste Français pour ceux qui auraient oublié que ce parti a eu représenté une force politique il y a longtemps). Donc non seulement il était déjà là à ma naissance, mais pire : il était encore premier secrétaire plusieurs années après mon bac. Toute une jeunesse passée avec Georges Marchais comme seul représentant télévisuel du communisme (je vous parle d’un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître). Du coup lorsque j’ai commencé vers 10 ans à comprendre que la politique était un truc qui intéressait les adultes et que j’ai essayé d’en saisir vaguement quelque chose, je voyais surtout mes parents bien rigoler à chaque intervention de Georges Marchais.

A l’époque « gauche » et « droite » me parlaient à peu près autant que la dialectique hégélienne, mais je sentais quand même que Georges Marchais tenait une place à part parmi les hommes politiques. Aujourd’hui que j’ai grandi, je vois évidemment que cela tenait bien plus à la personnalité de l’homme et à son inénarrable manière de répondre aux journalistes qu’à la pertinence de ses idées, mais il garde tout de même une place à part. Autant on pouvait rigoler en écoutant l’Heure de Vérité avec Georges Marchais, autant cela ne m’est jamais arrivé devant Chirac, Mitterrand ou qui que ce soit d’autre. Pour les nostalgiques, je  propose une courte pause avec ma petite sélection de Marchais au meilleur de sa forme : plus vous me faites perdre de temps et moins je répondrais à vos questions, ou bien fais les valises on rentre à Paris ou encore moi aussi j’ai un cerveau. Et pour ceux qui ne s’en lassent pas et qui en veulent encore, il y en a des pages et des pages et des pages sur le site de l’INA : des heures de rigolade en perspective.

Alors après ça, comment vouliez vous que j’imagine que le communisme pouvait s’appuyer sur des écrits de gens a priori sérieux et essayer de me faire ma propre idée en allant lire le Manifeste ? Voilà une erreur qui est enfin réparée, et le premier sentiment que je vous livre est que c’est une lecture qui s’avère malheureusement nettement moins amusante que le visionnage des interviews de Georges Marchais. Ce qui confirme d’ailleurs son exceptionnel talent oratoire et comique personnel. Mais revenons à nos moutons et à ma mission du jour : l’édification de mes lecteurs par l’un des textes qui ont marqué le monde des idées. Voici donc ma fiche de lecture et ma version personnelle du « Manifeste du Parti Communiste pour les Nuls ».

Première partie : Bourgeois et prolétaires. C’est dans cette partie du texte que sont posées les bases de l’idéologie communiste du monde, lequel est divisé en deux catégories : les oppresseurs et les opprimés (la terminologie est de Marx lui-même, je n’exagère rien). Du côté des oppresseurs vous trouvez évidemment la bourgeoisie, laquelle est caractérisée par le « règne de l’argent comptant » et le calcul égoïste (par opposition au « relations féodales, patriarcales et idylliques […] qui unissaient l’homme féodal à ses supérieurs naturels »). La bourgeoisie est tellement mauvaise qu’elle « a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent ». Au moins je sais déjà que je ne suis pas une vraie bourgeoise puisque je suis affreusement sentimentale avec ma famille… Dans le monde selon Marx, vous retrouvez donc d’un côté le prolétariat (c’est à dire les gens qui ne vivent que de leur travail et ne sont pas des possédants (au sens de possédants du capital)), lequel est opprimé et progressiste, et de l’autre la bourgeoisie qui représente l’égoïsme, l’argent, en un mot : la réaction. Les classes moyennes sont considérées comme réactionnaires car aspirant à la bourgeoisie et ne voulant pas libérer le prolétariat de ses chaînes. Et évidemment, entre ces deux catégories prospère la lutte des classes.

Au delà de cette description quelque peu manichéenne du monde et des hommes (mais qui présente l’intérêt de tout de suite savoir qui sont les bons et les méchants sans avoir besoin de réfléchir), il y a aussi quelques passages qui sonnent comme étonnamment modernes et prophétiques (si, si, je vous jure). Par exemple, « poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le monde entier. Il lui faut pénétrer partout, s’établir partout, créer partout des moyens de communication ». Marx m’ est apparu dans ce texte un peu comme le Nostradamus de la mondialisation, ce qui peut sans doute expliquer  que les partis anti-capitalistes trouvent encore nombre d’adhérents malgré les échecs historiques patents des grands régimes communistes à rendre leurs prolétaires heureux.

Deuxième partie : Socialisme et communisme critico-utopique (Marx et Engels déchirent vraiment pour les titres). Dans cette partie les auteurs expliquent (ou plutôt affirment) comment la vision communiste du monde est supérieure à toute autre conception du monde. Ils affirment par exemple : « les communistes sont donc la section la plus résolue, la plus avancée de chaque pays, la section qui anime toutes les autres. Théoriquement ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence nette des conditions, de la marche et des fins générales des mouvements prolétariens ». Voilà qui est dit : l’homme communiste est supérieur aux autres, et donc corolaire : Georges Marchais nous est supérieur en intelligence. Ça donne à réfléchir.

Face à la critique (forcément réactionnaire), les auteurs bottent en touche : « quant aux accusations portées contre les communistes au nom de la religion, de la philosophie et de l’idéologie en général, elles ne méritent pas un examen approfondi » (pourquoi perdre bêtement du temps quand on sait qu’on a raison ?). Enfin, Marx et Engels arrivent au point fondamental  : « est il besoin d’un esprit bien profond pour comprendre que les vues, les notions et les conceptions, en un mot que la conscience de l’homme change avec tout changement survenu dans ses relations sociales, dans son existence sociale ? ». Autant dire qu’en gros l’homme n’a pas d’intériorité propre, ni pensée, ni raisonnement, ni (hérésie) inconscient qui puisse le faire fonctionner en dehors de son environnement qui le détermine entièrement. L’homme communiste est-il donc le pantin du monde extérieur ? On comprend mieux en quoi psychanalyse et communisme sont irréductiblement incompatibles… Quoi qu’il en soit, tout cela doit se terminer par la révolution prolétarienne et idéalement par la dictature du prolétariat.

Troisième partie : Littérature socialiste et communiste. De cette longue partie qui nous apprend l’existence du socialisme réactionnaire (féodal, petit bourgeois ou allemand), du socialisme conservateur bourgeois, du communisme critico-utopique et de la position des communistes envers les différents partis d’opposition, il n’y a qu’une chose à retenir : tout ce qui n’est pas communiste pur dans la ligne du parti n’est qu’une pensée réactionnaire qui s’ignore et doit donc être éliminée. Voilà qui a le mérite d’être simple (et en même temps une fois qu’on a bien assimilé les préceptes de la première partie, cela en découle tout naturellement). Et cette partie se termine par le célèbrissime « Prolétaires de tous les pays, unissez vous ! » (ce qui vous permettra maintenant de placer cette citation dans les soirées mondaines en ayant l’air très cultivé).

Même résumé tout cela reste un tout petit peu indigeste… Et bien figurez-vous que mon kindle (ma liseuse électronique) est d’accord avec moi : il a totalement bugué à la page du socialisme réactionnaire allemand. Impossible d’aller à la page d’après ni de revenir à la page d’avant : il m’encourageait simplement à recharger l’ebook sur Amazon. Sachant que c’est la première fois que mon kindle bugue comme ça, je me demande si ce ne serait pas en lien avec le contenu… Censure sournoise d’Amazon ou fonction élaborée de sécurité pour les lecteurs ? En tout cas, mon kindle est reparti tout seul quelques jours plus tard, c’était peut-être juste une petite surcharge de manifeste…

Aller, bon défilé du 1er mai à tous !

 

MARCHAIS_76

 

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