Saint Carrez priez pour nous…

Si vous avez une fois dans votre vie loué ou acheté un logement, vous connaissez le nom de Gilles Carrez. Depuis 1996 et la loi qui porte son nom tous les français peuvent connaître au cm² près la surface réellement utilisable de leur logement. Ça n’a l’air de rien dit comme ça, on a fini par trouver ça tout naturel. Mais comparé à d’autres systèmes de mesure de surface des habitations, cela tient tout bonnement de l’oeuvre sainte.

Prenons un exemple au hasard : celui de la Chine. Lorsque nous avons su MMM et moi que la possibilité de partir à Shanghaï se précisait, un petit coup d’internet nous a donné un premier aperçu du marché immobilier local. Et là franchement, il y avait quelque chose qui m’échappait. Je faisais une recherche sur des logements à 3 ou 4 chambres, et les moteurs de recherche me sortaient des listings d’appartements avec des surfaces comprises entre 150 et 300m². Je me demandais comment ces surfaces étaient réparties car en regardant les photos, les pièces ne me paraissaient pas si immenses que ça. Je me suis alors dit qu’il s’agissait d’une erreur d’unité : sans doute les m² indiqués étaient-ils en réalités des pieds carrés ? Or une petite règle de trois rapide m’a vite montré que le compte n’y était pas non plus (le pied étant fixé officiellement à 30,47 cm, les appartements devenaient vraiment trop petits). Restait donc la possibilité d’un système métrique chinois spécifique, sinon je ne voyais pas.

En allant voir sur place à quoi ressemblerait notre futur appartement, nous avons vite compris que l’explication alternative résidait dans la délicieuse fantaisie que les chinois mettent dans la mesure de leurs m². A l’évidence les chinois n’ont jamais rencontré M. Carrez et tout porte à croire qu’ils le prendraient pour un dangereux maniaque des chiffres s’ils venaient à le croiser. Nicholas, de l’agence de relocation service qui nous accompagnait, nous a vite mis au parfum. A notre question « Are they real square meters ? » il nous répondit « No, these are Chinese square meters ». Et les mètres carré chinois, ça comprend plein de choses.

Alors évidemment ça comprend l’espace habitable (tout de même). Mais ça comprend aussi la surface des placards, les surfaces techniques (genre buanderie sur un balcon non fermé), les gaines techniques (vous savez, ces espaces vides où passent vos tuyauteries), mais aussi l’espace occupé au sol par les murs intérieurs, celui occupé par les murs extérieurs, et une quantité variable et indéfinie des parties communes (ascenseur, hall, et j’imagine salle de gym, piscine et autres espaces verts). Grâce à cette pratique, impossible de savoir ce qui est inclus ou non dans la surface, et surtout quelle est la surface réelle de l’appartement. Corollaire : les propriétaires peuvent afficher à peu près ce qu’ils veulent comme surface (la proportion ainsi rajoutée variant dans ce que nous avons vu entre 20 et 50% en moyenne).

Petit exemple pratique, histoire de vous faire participer à cette expérience… Voici les images que nous avons pris lors de la visite d’un appartement rénové, situé dans les environs de l’ancienne concession française. Pièce à vivre/cuisine, deux vraies chambres dont une avec dressing, une alcôve/bureau/chambre d’appoint, deux petites salles de bain et un balcon. Petite précision, je n’avais pas d’objectif grand angle et que cela écrase donc (un peu) la profondeur des pièces sur les photos. Voilà donc ce que ça donne :

 

Alors, à votre avis, la surface de cet appartement, hum ? Vous diriez quoi ? Comme moi 80-90 m² à vue de nez ou plus ? Et bien figurez-vous qu’il était annoncé officiellement à 174 m², oui messieurs dames, sans rigoler. Là franchement, m² chinois ou pas, ça sent la tentative de nous prendre pour des gogos… Ça me chatouillait depuis un moment, mais j’ai eu à ce moment là une furieuse envie de me procurer un télémètre laser. Mais si, vous savez : le petit gadget laser qu’utilisait Philippe Demougeot dans SOS Maison pour mesurer les pièces de ses clients en un éclair (petite parenthèse : j’apprends qu’il a travaillé deux ans en Chine et appelé son cabinet d’architecture People’s Republic of Design, j’adore vraiment Philippe Demougeot !). Bref, une furieuse, gratouillante, chatouillante, urticante, obsédante envie de mesurer les murs avec des mètres français, de bons vieux mètres Carrez solides comme du chêne.

Je propose donc dans l’optique du rapprochement entre les peuples que quelques hauts membres du Parti Communiste Chinois viennent faire un  stage auprès de Gilles Carrez à la Commission des Finances de l’Assemblée Nationale. Il pourra leur expliquer la poésie subtile d’un tableau de chiffres bien tenus, la sérénité sans faille des virgules bien placées et la rectitude morale de la mesure bien faite. Bref, il leur montrera qu’on peut être député UMP et oeuvrer honnêtement pour le bien du petit peuple.

Vous croyez qu’ils ne viendront pas ? Vraiment ? Pourtant une loi Carrezioping pour la Chine ce serait vraiment, mais vraiment chouette.

Carrez

 

3 Comments

  1. Pas mal en effet !
    Mais si votre lit est aussi dur que ceux que nous avons expérimentés lors de nos voyages, bon courage. Je suis toujours revenue de Chine avec les bleus à chaque hanche oui oui, et pourtant je suis plutôt rembourrée …. 🙂

    • Non, non, on a testé pour voir, et les matelas sont conformes à notre conception du confort. On devrait réussir à dormir correctement pendant trois ans :o)

  2. Ce n’est pas spécifique à la Chine…Tu te souviendras peut être de la Corée…L’unité de mesure était le Pyong, soit en principe arithmétiquement 3,3 m2. Mais pour avoir un équivalent Carrez, il fallait rajouter un coefficient multiplicateur de 0,65 à 0,7… Notre dernier appart à Hannam Heights était un 55 pyongs d’environ 100 « m2 Carrez »…Il suffit de connaitre le cours de conversion…

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