Lost in translation, swimming in frustration

Mon chinois ne s’améliore pas, il serait même plutôt en train de sombrer vu que j’ai arrêté les cours il y a quelques mois. Par fatigue, lassitude, et surtout immense flemme. Et cette langue a ceci de redoutable que dès qu’on relâche ses efforts les maigres résultats obtenus se dissolvent dans l’éther en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Rajoutez à cela que je me soupçonne d’avoir laissé quelques neurones (les linguistiques surtout) dans mon accouchement et vous obtiendrez une idée du délabrement de mon mandarin. Tout au plus subsiste-t-il par-ci par-là quelques îlots de résistance désespérée, essentiellement pour ce qui concerne les instructions que je donne aux taxi. Je me désole moi-même. Et je m’agace aussi, mais pas encore tout à fait assez pour que l’agacement dépasse ma flemme.

Je sens que ça monte pourtant. Ne plus arriver à m’exprimer avec mon ayi, ne plus parvenir à lui laisser des instructions simple que je maîtrisais précédemment sur le bout des doigts me scie les nerfs. Je me suis retrouvée l’autre jour dans l’incapacité totale de demander quel jour mon coiffeur revenait pour lui confier mes mèches rebelles : impossible de me rappeler comment on disait « quand », impossible de sortir un mot, le début d’une phrase. Le gros blanc. Ça m’est évidemment revenu sur le trajet de retour, je me serais giflée. Et le pompon c’est quand j’entends d’autres expats s’exprimer en mandarin avec fluidité : ayant perdu tout espoir de les égaler un jour (je suis dans une passe pessimiste), je constate que ça me met en rage tellement je les jalouse. La jalousie, cette alternative pratique à la remise au travail… Enfin les expats au mandarin fluide étaient mon pompon avant aujourd’hui.

Mardi prochain sera un jour férié, Qing Ming Jié oblige : il s’agit de l’équivalent chinois de la Toussaint, où chacun va nettoyer et fleurir les tombes de ses morts. Le lundi ne sera pas travaillé dans l’entreprise de MonMeilleurMari tandis que nos garçons iront à l’école. Nous nous réjouissions de pouvoir confier Petite Mandarine à ayi pour la journée et de nous faire une journée à deux en amoureux. Autant dire le truc qui n’arrive que lorsque les planètes sont très favorablement alignées, approximativement une fois tous les cinq ans. Et là patatras : ayi annonce hier à MMM qu’elle ne viendra pas lundi, qu’elle rentre dans sa famille pour Qing Ming Jie. Bing, désalignement des planètes, incompréhension, frustration, c’est quand même dingue ces employés qui vous fichent en l’air vos plans en amoureux non mais où va-t-on ?

J’étais chargée aujourd’hui de faire un point avec elle et de lui expliquer que ça ne se faisait pas de partir en week-end prolongé sans nous prévenir avant, que nous on avait des choses à faire, que du coup il faudra qu’elle compense ses heures, etc. Bref, le rôle d’employeur que je n’aime pas mais qu’il me semblait devoir tenir. On échange avec les moyens du bord : moi avec la fonction traduction de google, elle avec celle de wechat. Malgré cette technologie moderne, quelque chose n’était pas clair. Elle me parlait d’aller voir sa belle-soeur, l’épouse de son frère qui est mort l’année dernière et qui va très mal. Je ne voulais pas la priver de voir sa famille pour l’anniversaire de la mort de son frère mais cette journée en amoureux j’y tenais, si vous avez des enfants vous me comprenez. On échange quelques phrases, je ne cherche pas à trop cacher mon déplaisir, et puis elle me dit que la mort n’est pas quelque chose qu’on peut anticiper. Le doute s’insinue en moi : je lui dit que la traduction n’était pas claire et lui demande si sa belle-soeur est morte. Et elle me répond que oui.

Là je me suis détestée. Détestée dans mon rôle de patronne, dans mon petit égoïsme d’expat nantie qui peste de ne pas pouvoir prendre du temps pour soi en amoureux en se débarrassant de ses enfants, détestée d’avoir été irritée de son « inconséquence » et de son « manque de respect » pour nous et nos « contraintes », détestée ne pas en savoir assez sur la dureté de sa vie, de celle de sa famille, de ne pas avoir pris plus de nouvelles de sa belle-soeur. Détestée d’être si nulle en chinois. Je lui ai présenté mes excuses d’avoir mal compris et l’ai assurée de ma sympathie pour elle et sa famille, mais il m’en reste tout de même un goût amer.

Etre Lost in Translation c’est nettement plus drôle dans les films qu’en vrai… C’est peut-être le bon moment pour reprendre les cours de mandarin non ?

 

Image : tirée du site de Poedit, l’outil de traduction de plug-in WordPress.

 

14 Comments

  1. Ok, je viens garder Mandarine lundi!
    Oh punaise, madarine/ madarin… Je viens de comprendre qqchose ! Comme quoi, moi c’est parfois le français mon problème.

  2. humm j’aurais bien fait ta ayi mais je ne suis pas sûre d’arriver à aller jusqu’à chez toi !!! Je me concentre déjà sur l’allemand vois-tu ? Blague à part, pourquoi « te détester » ? Vous ne vous êtes pas comprises mais il est tout à fait normal parfois… de penser à soi (surtout si tu ne le fais pas souvent) non ? Bon je sors, je crois que je suis sans coeur !

    • Mon auto-détestation fut fugace mais réaliser que j’avais endossé à l’insu de mon plein gré le costume de l’affreuse patronne qui fait la tête à son employée qui va à des obsèques parce que ça va la priver de sa manucure m’a fait horreur. Je commence à m’en remettre doucement 😉

  3. Le chinois est tres resilient. (J’avais ecrit « Le Chinois est tres resilient » mais c’est vrai aussi). Peut-etre est ce du a la difficulte a l’apprendre, mais je trouve que mon chinois revient tres vite, quand j’en ai besoin. Je suis sure que quelques cours vous aideront a gratter la poussiere et les toiles d’araignees et que vous pourrez bien vite retrouver votre vocabulaire egare!
    Quant a votre ayi, j’imagine qu’elle a quand meme reussi a faire la part des choses entre cette incomprehension passagere et votre humanite habituelle… Car pour tout dire, au fil de votre blog, il ne m’avait jamais semble que vous ne fussiez un monstre d’indifference, et particulierement pas avec votre ayi, d’ailleurs…

    • Vous êtes gentille, ça me met du baume au coeur votre commentaire. Sur mon humanité habituelle comme sur la possibilité de ressusciter mon chinois quand je me serai décidée à m’y remettre…

  4. Ah merde… c’est tout-à-fait le genre de bourde que je pourrais faire… j’ai tendance à démarrer très vite et à réfléchir après… quoique, avec l’âge, cela tend à s’améliorer…
    Bref, courage pour me Mandarin : j’avais entendu que c’était quand même « juste » une langue hyper difficile… Moi qui suis nulle en langue (malgré les efforts de l’instruction nationale pour nous faire apprendre le néerlandais dès notre plus jeune âge !!)…
    Et au final, vous faites quoi de votre jour de congé ?
    Bisous

    • Ben au final on va faire un petit truc mais avec Mandarine (et sa poussette, et son sac à langer, et son repas, et ses couches, et son barda) collée à nous et on devra être revenus en milieu d’après-midi pour récupérer les garçons au bus scolaire… Une belle fin d’après-midi en amoureux mais avec trois enfants dans les pattes quoi 😉

  5. Bonsoir, il y a des lectures qui nous interpellent sur le comment vivre ensemble en toute harmonie…
    Pas facile tout cela, chacun campe sur ses positions mais au résultat, il y a des coutumes que l’on ne peut transgresser. Lorsque l’on est expatrié dans un pays ou la culture est si différente ou les indicateurs professionnels ne sont pas règlementés, on mérite de perdre son « sang froid » ou peut-être est-ce juste un baby blues donc, plus compréhensible… Votre méa culpa vous honore, signe que vous n’êtes pas une si mauvaise « patronne ». Positivez car vous avez la chance d’être secondée, profitez de cette opportunité…
    Cela dit, j’ai vécu cette période où les chinois rendent hommage à leurs défunts et j’y ai participé en compagnie de ma belle-fille en brûlant des offrandes de papiers (faux-billets) une tradition millénaire, une sorte de « nourriture » pour leur assurer tout le confort moderne dans l’au-delà et calmer les démons. Et pourtant, je me refuse à toute croyance en quelque divinité que ce soit… mais j’ai trouvé normal ma participation, je me suis exécutée par respect…
    Je vous souhaite néanmoins de trouver l’équilibre, préservez ce que la vie vous offre car là est l’essentiel… Nadine Marquet.

  6. Je pense que au dela des mots si tu as été desolée ton ayi l’a forcément senti. On ne peut pas etre toujours parfait et cela serait une erreur que se l’exiger … par contre on essaye de s’améliorer expérience après expérience

  7. Si vous, vous êtes jalouse de la maîtrise du mandarin par d’autres ‘expats’, eh bien moi, je me sens hyper jalouse de votre plume!!! Comme tout cela est joliment écrit, merveilleusement drôle et touchant! Rien à ajouter si ce n’est que je m’abonne illico à votre page facebook…Bonne et douce journée…

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