Le « miracle de Shanghai » à découvrir au Musée des Réfugiés Juifs

Chaque semaine revient le week-end, et chaque samedi matin après le petit déjeuner – c’est à dire à 6h30 – MMM se tourne vers moi et me demande « bon alors, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? » Là, normalement je suis censée avoir deux ou trois idées de visites ou d’occupations pour le week-end, j’ai été officieusement promue syndicat d’initiative familial depuis notre installation à Shanghai. Mais hier pour changer c’est MMM qui a proposé de faire une promenade dans l’ancien quartier juif de Hongkou.

Et c’est tout un pan de l’histoire de Shanghai et de l’histoire tout court qui nous attendait au musée des réfugiés juifs de Shanghai, logé dans l’ancienne synagogue Ohel Moishe. Nous avons ainsi appris que dans cette petite partie du district de Hongkou, vingt mille réfugiés juifs s’installèrent dans le ghetto juif de Shanghai à partir de 1933 et surtout de 1939, et y restèrent jusqu’en 1949. Vingt mille réfugiés juifs d’Europe de l’est, venant principalement d’Allemagne, d’Autriche, de Pologne et de Lituanie, venus à Shanghai parce qu’à cette époque c’était le seul endroit au monde où venir sans papiers et sans visa était possible. Venus aussi parce que certains diplomates chinois, comme le consul général de Vienne Ho Feng Shan, accordèrent papiers et visas à des milliers de juifs pour leur permettre de quitter l’Europe. A Shanghai, les réfugiés devaient s’installer dans la petite « zone désignée pour les réfugiés sans statut » de Hongkou, mais le ghetto juif de Shanghai n’était – en tout cas pas au début – pas fermé ni réservé exclusivement aux juifs : les chinois installés dans le quartier restèrent sur place et vécurent en bonne intelligence avec la communauté jusqu’à leur départ après-guerre dans ce quartier pauvre.

Bien que de taille modeste, ce musée met en lumière ce qui fut appelé le « miracle de Shanghai ». Sur l’un des murs qui circonscrit les bâtiments, une longue liste de noms accueille le visiteur. S’agissant de la deuxième guerre mondiale, on s’attend toujours à lire les noms des morts et des disparus sur ces listes. Mais ici ce sont des noms des réfugiés juifs à Shanghai qu’il s’agit, du nom de ceux qui ont survécu. Après la guerre, beaucoup ont émigré aux Etats-Unis ou en Israël mais d’autres sont rentrés en Europe. Reste la trace de leur passage à Shanghai dans cette synagogue restaurée, qui accueille encore parfois mariage ou bar mitzvah. Ce témoignage surprenant de l’exil des juifs fuyant les persécutions jusqu’en Chine, les photos de leurs enfants nés ou ayant grandi ici, ces portraits de familles souriantes posant en pousse-pousse, et l’inimaginable choc culturel qu’ils ont dû ressentir m’ont profondément remuée.

Dans l’une des salles du musée, deux photos d’archives m’ont frappées. Celle du consul général d’Allemagne à Shanghai et du Lieutenant-Colonel Kriebel, brassard nazi au bras, accueillant d’un salut hitlérien la communauté allemande venue écouter leur discours. Et celle du représentant de la Gestapo au Japon, qui a proposé à ses alliés japonais un plan de « solution finale » pour les juifs de Shanghai en 1942. Les japonais devaient avoir d’autres priorités puisqu’ils ont laissé les juifs de Shanghai tranquilles, mais cela a curieusement fait écho à la question de Beauté Brune « mais ils voulaient tuer les juifs dans le monde entier ? Et même en France ? » Oui, même en France, et même en Chine. Jamais l’adjectif « mondial » n’aura été mieux appliqué que pour cette guerre, et à défaut de paradis des réfugiés Shanghai fut bien une sorte de petit miracle.

Avec cette visite relativement courte mais émotionnellement intense, j’ai l’impression que les connexions de Shanghai avec mon histoire d’européenne sont encore plus fortes, et aussi qu’une activité moins émotionnante sera la bienvenue la semaine prochaine. Si vous voulez en apprendre plus sur les réfugiés juifs de Shanghai comme je viens d’éprouver le besoin de le faire, n’hésitez pas à regarder ce très bon documentaire en anglais : Shanghai ghetto. Je serai curieuse de savoir combien d’entre vous avaient déjà entendu parler de cette histoire…

Shanghai Jewish Refugees Museum : 62 Changyang Road (proche de Zhoushan Road), métro Dalian Road (L4 ou L12) ou Tilanqiao (L12). www.shanghaijews.org.cn

A la sortie, ne faites pas comme nous : ne ratez pas les quelques bâtiments anciens préservés de l’ancien ghetto juif, le plan figure à l’arrière du dépliant donné avec les tickets.

GrandBondMilieu_Musee_refugies_juifs

5 Comments

  1. Je ne connaissais pas du tout cet épisode… C’est très émouvant et aussi plein d’espoir concernant la nature humaine dont on nous montre toujours les côtés les plus sombres. Merci pour ce partage 🙂

  2. Ce petit bout de l’histoire de Shanghai, et ce musée en particulier qui nous le rappelle, sont très émouvants. J’ai été aussi très impressionnée par les témoignages des juifs réfugiés à Shanghai à l’époque, tous reconnaissant envers la ville qui les a accueilli lors de cette époque trouble. C’est un petit bout d’histoire inconnu, qui tranche souvent avec l’idée que les gens se font de la Chine, notamment l’ère communiste qui arrive ensuite, mais à mon avis aussi tellement représentative de Shanghai.

    Ce qui m’amène a encore une recommandation de lecture. Le roman « Bombes sur Shanghai » est très chouette, et l’un des personnages principaux est un médecin juif réfugié à Shanghai. Cela donne un petit aperçu de la vie des réfugiés à cette époque (ça reste un roman, et ce n’est qu’un petit aspect du livre, mais intéressant tout de même). Bon, par contre, la moins bonne nouvelle, c’est que je crois que le livre n’est plus publié depuis longtemps, et qu’il n’est donc trouvable que d’occasion…

    • Merci chère Renarde pour cette nouvelle recommandation de lecture,
      vous avez décidément une longueur d’avance sur moi sur ce plan là, et je prends toutes les bonnes suggestions 😉 Et hop, un livre de plus sur ma to-read-list…

  3. Merci de nous faire découvrir des pans d’Histoire inconnus, car je ne suis pas certaine que l’accueil de réfugiés juifs en Chine soit très connu, à moins d’avoir quelqu’un dans sa famille ou ses relations qui l’a connu et a pu le raconter.
    Les connexions sont parfois surprenantes.
    Il y a une trentaine d’années à Séoul en Corée du Sud où nous vivions, j’ai eu le bonheur de rencontrer la dernière princesse vivant dans le Secret Garden, l’équivalent de la Cité Interdite -en plus petit et beaucoup plus vert (d’où le nom de garden). La princesse Yi Pangja, d’origine japonaise mariée pour raisons diplomatiques au dernier roi coréen a écrit un livre qui s’appelle « The world is one » qui m’avait bouleversée à l’époque (Livre publié en 1973 et traduit en anglais en 1974). Cités Inderdites ou Jardin Secrets, ghettos de toutes sortes ne sont plus fermés ou inconnus, le monde est ouvert et relié. Même s’il faut du temps pour connaître certains événements. « Le monde est Un ». Elle avait raison et une vraie vision sur l’avenir.
    Merci aux personnes accueillantes en général et aux Shanghaiens en particulier.

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