Abécédaire de la Chine [C-CH]

Suite de mon projet d’abécédaire de la Chine, et même plus ambitieux : d’abécédaire de chinois, par ordre alphabétique des caractères évidemment. Je ne recule vraiment devant rien pour maintenir votre admiration béate de mon ridicule niveau de mandarin, mais une réputation ça se travaille figurez-vous. Je vous ai laissé tout le temps nécessaire pour digérer vos deux premiers mots : ài (aimer) et bàba (papa). J’attaque donc aujourd’hui le deuxième volet avec les deux lettres suivantes : c et ch. Oui, en chinois (en tout cas en pinyin) ch est une lettre, qui se lit « tch ». Réjouissez-vous : plus de lettres c’est plus de mots, à la fin vous serez donc proches du bilinguisme ou presque.

Au programme du jour je vous ai donc choisi deux nouveaux mots de mandarin : cài (nourriture ou plat) et chī (manger). Un billet thématique, ce sera plus facile pour tout retenir, sans compter que ce sont des mots totalement indispensables pour votre prochain séjour en Chine. Voyez comme je vous gâte aux petits oignons (avec un i, je suis terriblement vieux jeu sur le plan orthographique).

Cài : nourriture / plat. Premier point important : en pinyin (système officiel de translittération du chinois en caractères romains) le « c » se prononce « ts ». Et la question qui vient immédiatement est pourquoi ? Oui, pourquoi l’inventeur du pinyin a-t-il décidé de transcrire le son « ts » par la lettre c quand c’est phonétiquement inexact dans chacune des trois langues européennes que je parle, lesquelles comptent exactement autant de locuteurs que le chinois ? Pourquoi un tel choix contraire à nos bonnes vieilles habitudes de lecture ? Je serai tentée spontanément de dire « c’est rien que pour nous embêter » (nous personnellement), mais je crains que vous ne découvriez trop vite mes tendances paranoïaques. Je vais donc me contenter d’un « je n’en ai fichtrement aucune idée, mais puisque ce brave monsieur est toujours en vie on pourrait essayer de lui demander ». Bref, le pinyin n’est pas tout à fait notre ami et cài se prononce « tsaille ». Il suffit de le savoir.

Notez la proximité opportune de ce vocable avec ài que vous maîtrisez maintenant à la perfection : ài comme aimer (la cuisine chinoise et ses saveurs absolument remarquables) et ài comme aïe, aïe, aïe puisqu’ici le piment est roi dans bon nombre de cuisines et de plats régionaux (toujours se méfier d’un plat globalement rouge). Un cài chinois est en effet très souvent (épicé, pimenté), d’où l’indispensable expression de survie : bu là (prononcer bou la) pour demander un plat pas (trop) épicé. Pas trop parce que parfois ils vous amènent en vous disant bu là, bu là alors que vous voyez nettement de gros tronçons de piment au milieu ou que vos papilles détectent à coup sûr le feu chinois (lointain ancêtre du feu crétois, et largement aussi redoutable). Il faut les comprendre, à force d’en mettre partout, les plats sans piment leur semblent bien fades (ne nous ont-ils pas servis récemment un houmos assaisonné au piment ? C’est vrai quoi, il n’y a que les méditerranéens pour trouver que la purée de pois chiche a un quelconque goût. A part les crétois peut-être…).

Passons maintenant au caractère. On pourrait croire comme ça qu’un mini-mot aussi court à procainoncer et indispensable à la survie quotidienne s’écrirait simplement en deux trois traits de pinceaux, cela nous eût semblé logique. Oubliez ces tentations simplificatrices et pénétrez dans les délicieuses arcanes du caractère cài et ses quatorze traits… Partant du haut, voyez ce trait horizontal barré de deux traits verticaux qui figurent l’herbe (shū cài désigne les légumes), indiquant quelque chose en rapport avec ce qui pousse. Les quatre traits suivants (deux accents graves et deux aigus pour simplifier) figurent une fourche ou une main qui prend, qui ramasse quelque chose (attention : révision, ceci figurait déjà dans le caractère ài). Enfin, la partie basse composée d’une croix et de deux traits obliques constitue le caractère mù (bois). Le caractère pour nourriture est donc figuré par une main ramassant un végétal : il y a donc quatorze traits mais uniquement deux-trois signifiants logiques. Simple finalement non ?

 

Chī : manger. A nouveau, petit point de prononciation. Donc « ch » se lit « tch », jusque là, tout va bien. chiMais le ī qui suit ne se prononce pas « i », ce serait trop simple, il se prononce « eu ». Et pas du tout à cause de l’accent qui le surmonte (lequel vous indique simplement qu’il faut prononcer la voyelle aiguë et longue) mais parce que placé derrière ch, z ou c. Vous voyez que vous aussi vous commencez à avoir envie de toucher un mot à l’inventeur du pinyin, vous y viendrez, vous verrez… Donc chī se prononce « tcheu », cette fois vous êtes parés à manger en Chine, surtout maintenant que vous savez dire bu là pour survivre aux feux de l’enfer d’arrière-gorge.

Alors pour la première fois depuis que je vous donne des cours de chinois, vous noterez que la proximité phonétique n’est pas totalement évidente entre chī/tcheu et manger. Pour vous aider sur la voie mnémotechnique, imaginez un instant un chinois lambda en train d’avaler une soupe de nouille. Bouillante. Il doit attraper avec ses baguettes ses nouilles glissantes (très), les porter à sa bouche sans pour autant s’ébouillanter, il applique donc la technique chinoise ancestrale : se pencher sur son bol pour réduire autant que possible la distance bol-bouche, aspirer bruyamment (très bruyamment) les nouilles, permettant ainsi à l’air de refroidir les-dites nouilles au fur et à mesure de leur enfournement. Plus c’est bruyant, plus cela refroidit les nouilles. Tout cela est très bien pensé et le bruit produit est alors très proche d’un grand slurp… Et c’est là que Brel vient à notre rescousse, car face à ces grands slurps répétés, le ch’ti qui sommeille en vous retient à grand peine un « tcheu » de dégoût. Et là on y est : chī = manger. Quand je pense au nombre de gens qui continuent de penser qu’apprendre le chinois réclame un incroyable effort de mémoire…

 

Sur ce je vous laisse jusqu’à la prochaine fois… En attendant vous pouvez méditer sur la complexité (très surfaite) du mandarin en regardant cette petite vidéo d’un calligraphe s’entraînant à tracer le caractère le plus compliqué de la langue chinoise : biáng, lequel compte pas moins de 56 traits et désigne un type de nouilles, les nouilles biáng biáng. Et oui, tous ça pour des nouilles…

 

Crédit photo : Sudhir Vatakeh (video de la calligraphie à l’eau du caractère biáng).

GrandBondMilieu_calligraphie

 

7 Comments

  1. Comme dit le commentaire sur la vidéo: hen piaoliang !!! Et excellent texte très drôle!!! Je me régale… Sans mauvais jeu de mots! Mais je ne suis peut-être pas objectif…. 😉

    • T’es sûrement pas très objectif, mais à défaut de plaire aux foules ces textes là ont au moins l’heurt de te plaire et de faire rire Magic Soprano (qui veut maintenant que j’écrive un billet sur l’art de la contrepèterie chinois), donc mauvaise nouvelle pour les autres : je continue ! 🙂

  2. Attends, je vais de ce pas à la pharmacie prendre quelques boites de DOLIPRANE !!!
    Les caractères sont très « déco » (je vois mal en revanche un mot français exposé et encadré, sauf s’il est de Louis XIV ou Bonaparte) mais je me doutais bien que leur sens était compliqué (ceci dit, c’est vrai que tu expliques très très bien, si, si). Enfin, 56 coups de pinceau sans se tromper pour un seul mot, bravo au maître ! Les cahiers de classe sont-ils de format A3 ? Combien de temps mettent les enfants pour tout retenir ?
    Je comprends mieux ces pauvres étudiants chinois qui peinaient aussi à Grenoble pour apprendre notre langue et que Monsieur Tchou, un très sympathique physicien, accompagnait de tout son temps libre. En revanche, ils n’avaient pas de mal à comprendre les mathématiques ou la physique.
    Que de souvenirs ma brave dame !!!

    • Pour autant que je le sache, les petits chinois passent leurs cinq premières années de primaire à presque exclusivement apprendre la lecture et l’écriture de leur 2500 premiers caractères (peu ou prou). Ils en savent déjà 500 à la fin de leur première année et peuvent déjà lire des textes simples… Tout est une question d’entraînement 😉

  3. Simple, dis-tu? j’ai bien fait d’arrêter mes cours de chinois au bout de deux leçons!!! Le japonais est autrement plus simple! La prochaine fois que mon conjoint me dit qu’il ne faut pas aspirer la soupe bruyamment… je lui rétorquerai que je ne fais que mettre en pratique mes cours de chinois avec Tara 😉

    • Ben t’as pas arrêté puisque tu vas continuer à suivre mes leçons spéciales ès-mandarin 😉 Et pour la soupe, ça ne marche que pour les chinois (mes enfants ont bien tenté le coup de « on est en Chine donc c’est autorisé de faire du bruit en mangeant la soupe » mais pas de ça chez nous !).

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