La nostalgie heureuse

Avez-vous entendu parler du dernier livre d’Amélie Nothomb ? La nostalgie heureuse relate son récent voyage de retour au Japon après de longues années d’absence. Voyage attendu, espéré autant que craint dans le pays de son enfance (non, Amélie Nothomb n’est pas japonaise (encore que…) mais fille de diplomate belge). C’est peut-être ce point commun d’une petite enfance vécue à l’étranger qui me donne une certaine tendresse pour elle, malgré un univers littéraire souvent trop alambiqué et pervers pour moi et une personnalité un tout petit peu étrange. Dommage qu’elle ne se lance pas plus souvent dans les récits tragi-comiques où je trouve qu’elle excelle, bien que son talent comique soit assez involontaire. Stupeur et tremblements est pour moi le bel exemple de sa capacité à faire rire avec ses déboires cruels, voire tragiques.

Bref. La nostalgie heureuse. Dans ce livre j’ai découvert l’existence d’un mot qui m’a remplie de ravissement : natsukashii. Ce mot japonais « désigne la nostalgie heureuse, l’instant ou le beau souvenir revient à la mémoire et l’emplit de douceur ». Rien à voir avec la nostalgie triste et chagrinée qui nous assaille parfois, celle dont je suis familière de longue date et qui parait-il est totalement étrangère à la culture japonaise. Merveilleuse culture, merveilleux mot, délicieuse traduction. Cela m’a tellement plu que j’ai résolu de m’atteler à rédiger dès tout de suite un inventaire à la Prévert de jolis moments qui feront mes nostalgies heureuses une fois à Shanghai.

Donc, inventaire des jolies choses à me rappeler lorsque je serai ré-(ré-ré-ré-ré-…)-expatriée. Je vous en donne une par année de vie, ça fait un joli compte rond et ça prouve qu’on a au moins un joli moment par an digne de nostalgie heureuse.

  1. Les énormes bulles de savon fabriquées par un saltimbanque sur le pont reliant l’île de la Cité et l’île Saint-Louis un soir d’été convalescent d’averses.
  2. Une chambre d’hôtel rue de la Harpe pour une deuxième nuit de noces, avec vue sur la Seine et ouïe sur un maniaque de la flûte de Pan (Ti amo, ABBA et Simon & Garfunkel librement interprétés…).
  3. La première rencontre avec ces inconnus qu’étaient encore Beauté Brune et Beauté Blonde tout juste sortis d’un endroit que la pudeur doit taire.
  4. Une crêpe (et même plusieurs) en tête à tête dévorée au Petit Josselin avec MMM qui n’était pas encore du tout MMM.
  5. Des années et des années de « pikilia pour deux personnes » mangées au Café des Arts rue Saint-André des Arts (devenu 40 ans après et par surprise une quelconque pizzeria pour touristes. Mais où sont mes pikilias ?).
  6. Les après-midis de hammam avec les copines au Hammam Pacha de la rue Mayet.
  7. Une jolie conversation d’amour au soleil sur la pelouse des Buttes-Chaumont.
  8. Des promenades au bois de Vincennes avec ma grand-mère pour donner du pain aux canards.
  9. Des brunchs du dimanche avec les amis au Pain Quotidien à côté du Palais Royal.
  10. Un concert baroque un soir d’été à la Sainte-Chapelle, avec la lumière qui baisse doucement au travers des vitraux et la voix d’une haute-contre qui vous transperce.
  11. Toutes les vues changeantes de la BNF, le matin, le soir, sous la pluie, le soleil, le vent, les ciels flamboyants ou menaçants.
  12. Nathalie Dessay dans un solo éblouissant de la Reine de la Nuit. Grande soprano et grande actrice. Grâce à elle la grève des intermittents n’a pas réussi à gâcher la représentation à Garnier ce soir là.
  13. Quelques années après, sentir les trois mille personnes de l’opéra Bastille retenir leur souffle pour ne rien perdre d’un e lucevan le stelle exceptionnel dans Tosca, et partager cette émotion avec tous en explosion d’applaudissements.
  14. Les longues heures de promenades à pied dans Paris avec MMM. Pour se perdre dans la plus belle ville du monde avec le Meilleur Mari du Monde.
  15. Les soirées-dîner-papotage avec les copines au pub irlandais de la rue de Santé, sans jamais commander une pinte de bière mais en ne boudant pas les tartines au cheddar fondu.
  16. Le premier jour d’école de Beauté Brune, et ma grosse émotion de confier mon bébé devenu grand à sa première maîtresse.
  17. L’odeur métallique et terreuse des premières gouttes de pluie les soirs d’été, qui annoncent l’orage et nous rappellent que même à Paris nos racines plongent dans la terre.
  18. Boire ma tasse de thé sur le mini-balcon de mon premier studio parisien de la rue Ampère, avec comme seul vis-à-vis un immeuble haussmannien et le ciel.
  19. Emmener les enfants voir les vitrines de Noël dans les grands magasins et les entendre s’écrier « yen a une autre, yen a une autre ! »
  20. Aller pour mon plaisir à moi toute seule voir tous les ans le grand sapin de Noël sous la coupole des Galeries Lafayette Haussmann.
  21. Entendre mon fils réclamer à grands cris un bateau à faire voguer sur le bassin du jardin du Luxembourg, comme mon père le faisait auprès de ma grand-mère quand il était petit.
  22. Faire du lèche-vitrine place Vendôme en se fichant totalement de ne pas être de riches émiratis.
  23. Traverser le jardin des tuileries sous la neige, sans bruit.
  24. Faire le tour de la place des Vosges à Paris, me rappeler sans regret que j’ai habité place des Vosges à Nancy et que c’était beaucoup moins chic et beaucoup plus triste.
  25. M’asseoir sur un banc dans la salle des Nymphéas au musée de l’Orangerie et faire abstraction des autres visiteurs pour garder les nymphéas rien que pour moi.
  26. Me rendre compte à de petits riens que je suis toujours amoureuse de MMM malgré quelques années de vie commune, deux enfants en bas âge et une préparation stressante au Grand Bond.
  27. Regarder les longs cils de mes enfants et écouter leur souffle paisible le soir avant d’aller me coucher, trouver qu’ils ont l’air de vrais anges tout en sachant qu’ils n’en sont pas.
  28. Faire une ballade photo dans Paris le 24 décembre au soir, se geler les doigts mais aimer passer ce temps hors du temps avec MMM.
  29. Assister à un concert de jazz électrisant aux portes ouvertes des ateliers d’artistes « Les Frigos » et me rendre compte que finalement j’aime le jazz, mais en live.
  30. Avoir chanté La passion selon Saint-Jean à Saint-Germain des Prés, les requiems de Fauré et Duruflé à Saint-Etienne du Mont et m’être donné la chair de poule en nous entendant chanter.
  31. Avoir regardé Beauté Brune fixement pendant 15 mn dans son berceau, seule dans ma chambre de maternité, en essayant de comprendre comment ce parfait inconnu qui me ressemblait pourtant pouvait bien être mon fils. Et sentir en même temps qu’il était totalement, absolument et pour la vie mon fils.
  32. Redescendre les marches de la mairie au bras de MMM et pouvoir me dire qu’il est (enfin) vraiment MMM.
  33. Avoir chanté Carmen au Trianon enceinte jusqu’aux dents et senti Beauté Brune tambouriner comme un fou à chaque fois qu’on chantait certains passages nostalgiques (nostalgiquement heureux ?).
  34. Se poser au salon de thé confidentiel logé dans le jardin du musée Rodin puis profiter des statues en faisant une promenade digestive.
  35. Faire son jogging dans le parc de la Cité U et voyager partout dans le monde tout en restant à Paris.
  36. Râler tous les hivers à cause du métro qui pue, des embouteillages monstres, de la pollution et du temps pourri et redécouvrir à chaque printemps à quel point Paris est une ville magnifique et magique.
  37. Aller au Père Lachaise et se rendre compte comte qu’un des plus beaux parcs de Paris est un cimetière et que ce n’est absolument pas triste.
  38. Faire des glissades avec ma poussette MacLaren (vroum, vroum !) sur des trottoirs couverts de 5 cm de neige dans un Paris totalement déserté par les voitures.
  39. Comprendre à quarante ans que dire au revoir aux gens qu’on aime et se laisser traverser par le chagrin de cette séparation ce n’est pas les perdre mais au contraire pouvoir les garder avec soi toujours.
  40. Et finalement n°40 : partir en sachant qu’on va revenir et que ce ne sont que des aux revoir et non des adieux.

Vous savez quoi ? Je crois qu’on devrait se livrer à ce petit exercice plus souvent, ça permet de se rendre compte qu’en fait on a la chance d’être bien plus heureux qu’on ne croit…

 

A lire d’Amélie Nothomb : La nostalgie heureuse, 2013, Albin Michel / Stupeur et tremblements, 2001, Le livre de poche.

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2 Comments

  1. Ah ben si je compte bien, j’étais là dans au moins 7 moments nostalgiques heureux.
    7 sur 40, c’est pas si mal.
    Tiens, je vais faire ma petite liste aussi. A relire cet hiver, au coin du feu en partageant une tasse de thé Mariage avec Nathalie

    Marie

    PS : Pfff, t’as oublié les « Drôles de dames » sur la falaise de Mers les Bains !

    • Effectivement, ça fait une bonne moyenne, surtout si on compte que je n’ai mis que les nostalgies heureuses à Paris, et qu’il y en avait plein d’autres à Orpierre, aux dentelles de Montmirail (malgré une fameuse voie…) et plein d’autres encore :o) Même pas mal de voler !

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