Visite médicale obligatoire : et de deux

J’ai pris le taureau par les cornes en entamant l’air de rien une cure de désensibilisation pour mon administratite chronique. Puisque nous habitons en Chine cela devenait sinon urgent du moins pertinent pour pouvoir garder mon équilibre mental – et subséquemment la face – en toutes circonstances.

Commencer la desensibilisation c’est bien, je m’étais échauffée avec Hong Kong, mais la poursuivre c’est mieux. Donc ce matin nouvel exercice grandeur nature : une seconde visite médicale. Puisque la première s’était passée (trop ?) facilement, cette fois on a relevé le niveau avec une difficulté supplémentaire. C’est le principe des niveaux 2 de jeu, sinon on s’ennuie. Au lieu donc de la faire tranquillement à Shanghai où je connaissais déjà les lieux et où je pouvais aller en taxi, figurez-vous qu’on m’a envoyé la faire à Kunshan, grosse bourgade industrielle à environ 60 km de là.

Mais pourquoi à Kunshan me direz-vous ? D’après mon employeur parce que ça permet d’éviter l’affluence du centre médical de Shanghai. Sur ce point ils n’ont pas tort, mais cela n’évite pas de perdre son temps dans les transports pour y aller et en revenir. Au final je ne suis pas certaine que le temps gagné à la visite vaille le temps perdu à s’y rendre. Donc, revenons-y : pourquoi ? Et bien en réalité je ne sais pas, mais j’estime que ça fait partie de la désensibilisation : ne plus demander le pourquoi de quelque chose qui parait absurde et simplement faire avec. Une version chinoise du mektoub en somme.

Donc ce matin, une fois Beauté Brune déposé au car scolaire de 7h00, je me suis mise en route ventre vide pour la gare ferroviaire de Shanghai. Où j’ai appris qu’en Chine n’entre pas dans un hall de gare qui veut, qu’il faut montrer son passeport ET son billet à l’entrée, passer un contrôle de sécurité de type aéroportuaire, se diriger vers sa salle d’embarquement et ensuite seulement accéder aux quais de gare les plus propres que j’ai jamais vu. Dans le train express de type TGV, même ambiance de ligne aérienne : petites tablettes, sièges inclinables et ravissante hôtesse à calot de feutre et foulard en soie en guise de contrôleur. Oui, ça change de la SNCF. Vingt-cinq minutes de train glissant silencieusement et sans à-coups sur les rails et j’étais arrivée à Kunshan. Embarquement dans un taxi, direction la zone franche. En France on dirait « zone industrielle », mais ici tout est plus grand, plus neuf, et encore plus vide que dans les ZI françaises. Une sorte de ville fantôme à traverser, sauf qu’elle n’est fantôme que parce que tout le monde est déjà au travail. Arrêt devant l’impeccable et très austère bâtiment des douanes, et direction le centre d’examens médicaux.

Alors c’est vrai, en terme d’affluence le centre médical de Kunshan n’a rien à voir avec celui de Shanghai. D’abord parce que – j’en suis sûre – un certain nombre de personnes se perdent en route et errent ensuite pour l’éternité telles des goules dans la zone franche. Ensuite parce que parmi ceux qui parviennent jusqu’au centre, il y avait une seule occidentale perdue, moi. Si je n’avais pas été accompagnée par notre secrétaire chinoise je pense que j’errerais moi-aussi encore dans la zone, probablement en pleurant.

J’étais donc seule, avec cinq chinois revenant sans doute de l’étranger. Du coup, en terme d’organisation le centre de Kunshan peut se permettre un peu plus d’approximation que celui de Shanghai. Là point de vestiaire, de veste kimono ni de parcours organisé au millimètre où se succèdent les examens dans un ordre prédéterminé. Une fois qu’on a rempli son dossier, on monte à l’étage et on pénètre dans un vaste couloir au sol bien brillant, doté de quatre bureaux aux portes grandes ouvertes de chaque côté. Et là on cherche comme on peut un bureau avec une personne disponible, et ainsi de suite jusqu’à être passé dans tous les bureaux. Dans mon cas ça a donné à peu près ça :

  1. Bureau « ECG » : une jeune femme me demande de dégrafer mon soutien-gorge, de remonter mon pantalon jusqu’aux genoux et de m’allonger sur la table d’examen. Je m’exécute, une pince à la cheville, l’autre au poignet, ventouses au niveau du coeur, et même pas l’ombre d’un fantasme qu’elle pourrait m’électrocuter (je suis trop occupée trouver que j’ai l’air ridicule avec mon jean aux genoux). 3 mn chrono. Je connais, je me sens déjà une vieille routière de la visite médicale.
  2. Retour dans le couloir. Notre secrétaire me propose d’abord le bureau de l’ophtalmo (ah ben non, il y a déjà quelqu’un), puis du généraliste (ah ben non là aussi), puis de l’échographiste (ah ben vraiment pas de chance) pour finalement trouver une place libre à la prise de sang. Je m’assois, m’aperçois que j’ai oublié de ragrafer mon soutien-gorge et qu’il flotte sous mon t-shirt. L’infirmière ne joue pas avec son iPhone, ne porte pas de gants mais ne se désinfecte pas non plus les mains entre deux patients. Un coup d’alcool à 90° sur mon bras, une petite piqûre, deux tubes prélevés, 2 mn chrono. Enfin, 2 mn + 5 parce qu’ensuite elle me demande de m’asseoir pour récupérer, ce que j’ai fais, la secrétaire me surveillant comme une mère poule.
  3. Retour dans le couloir, je peux passer directement à l’échographie. La dame me demande de remonter à nouveau mon t-shirt, j’en profite pour essayer de ragrafer mon soutien-gorge, elle me dit « no, no, no need ». Ah mais si, need need parce que je ne vais pas rester comme ça avec un soutien-gorge flottant et me rhabiller dans le couloir. Je m’allonge, écho rein droit, tournez-vous vers moi, écho rein gauche, OK, no problem, you can go. 4 mn chrono, et je n’ai donc pas développé une polykystose rénale sournoise dans les six derniers mois.
  4. Retour dans le couloir, j’engloutis les 500 ml d’eau de ma gourde puisque j’ai ENFIN le droit de boire. Vingt secondes chrono. Il est 9h30 et j’étais totalement à jeun depuis 6h ce matin : je revis.
  5. Bureau « Medecine » : le médecin prend ma tension, pose le stéthoscope directement sur mon pull, écoute le temps de trois respirations, me menace d’un pisto-thermomètre-infrarouge entre les deux yeux. OK, you can go. 2 mn chrono.
  6. Bureau « ENT » (ne me demandez pas ce que ça veut dire) : l’ophtalmo me demande de faire un test de daltonisme tellement usé que les couleurs disparaissent. Je lis 89 au lieu de 69, il pointe le chiffre erroné pour que je me reprenne. Vous savez, si j’étais daltonienne je ne le verrai même pas votre chiffre illisible… Puis test de « lecture » pour voir si mes lunettes sont adaptées. Je performe à 15/10ème, et il me demande ma taille et mon poids (ceci n’ayant probablement pas de rapport avec cela).
  7. Dernière étape : descente par les escaliers, direction la radio des poumons. La manip’ me demande de rentrer dans la salle de radio. Je m’allonge sur la table. Pendant 2 mn je me demande ce que je fais là, j’ai l’impression qu’ils vont me faire passer un scanner. Elle revient dans la salle pour me dire de me relever, que c’est sur l’autre plaque, la verticale, que je dois mettre ma poitrine. Les portes plombées se ferment dans mon dos dans un bruit de mausolée, clic clac et c’est fini.
  8. Retour à l’accueil où on nous tend le reçu pour venir rechercher le compte-rendu, et voilà, c’est déjà fini. 30 mn chrono entre mon arrivée et la fin du parcours.

Il ne nous restait plus qu’à trouver un taxi dans la zone franche désertée. Dans l’avenue des douanes, pas une voiture, juste de gros camions et de petits vélos-touk-touks. J’envisage un instant d’en héler un pour qu’il nous amène à une station de taxi. Au bout de quelques minutes où je commence à avoir envie de rire nerveusement, un taxi (égaré ?) passe et s’arrête. Retour à la gare, embarquement pour le premier train pour Shanghai, arrivée 20 mn plus tard, retour au métro et reprise d’une vie normale. Il est 10h45 et je suis épuisée. Il faut que je me méfie parce qu’au train où ça va la prochaine étape sera d’être épuisée simplement pour être allée me faire manucurer.

Bon, en tout cas pour la poursuite de mes tests de désensibilisation grandeur nature je ne m’en tire pas si mal. J’ai certes un peu bougonné sur le pourquoi de ce voyage à Kunshan, et qu’est-ce que c’est que cette idée farfelue, et que ça ne nous a pas du tout fait gagner de temps, et grogneugneu, mais je ne me suis ni mise en colère ni fait sortir de plaque d’eczéma. Je sens que je suis enfin prête pour l’étape ultime : fournir la dernière longue liste de documents pour le fameux résidence permit. Vais-je me demander si je n’ai pas déjà dû fournir aux autorités chinoises une bonne quantité de papiers (et même de liquides biologiques) entre les autorisations pour m’employer, mes deux demandes de visa et les deux visites médicales ? Non, car ce serait mauvais pour ma thérapie. Il en faut sûrement d’autres, des nouveaux ou des plus neufs, mektoub.

Aller, une fois ce long processus terminé, je serai prête à affronter n’importe quelle démarche administrative avec l’air énigmatique et supérieur du sphinx. Un déguisement de sphynge, c’est bien non pour Halloween ?

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2 Comments

  1. Well, j’ai bien ri de ce récit (avec un brin de pitié pour votre accompagnatrice qui n’a elle rien à découvrir dans ce parcours du combattant – mais ramener les petites brebis occidentales dans un état nerveux correct est peut-être, chaque fois, un challenge stimulant même, si, dans votre cas, elle n’a pu que se dire, à la fin du labirynthe, « trop facile ! ».)

    • Effectivement, je la plains de devoir elle aussi se lever aux aurores à intervalles plus ou moins réguliers pour baby-sitter un pauvre occidental bien incapable de trouver son chemin seul dans ce dédale… Pour ma première sortie hors de Shanghai j’aurais espéré quelque chose d’un peu plus bucolique, ce sera pour la prochaine fois 🙂

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