Mémorial du massacre de Nankin : grande Histoire et petite propagande

En décembre dernier rappelez-vous, nous avions fait un voyage de quelques jours à Nankin avec ma maman, où nous avions pu apprécier de belles visites, découvert comment manger dans le froid à la chinoise et également visité le mémorial du massacre de Nankin.

Notre Lonely Planet nous avait prévenu : âmes sensibles s’abstenir, venir sans les enfants. Nous l’avons donc visité en alternance, pour que l’un de nous puisse garder les enfants pendant que les autres visitaient. Bien nous en a pris, car dès l’entrée du mémorial une succession de statues illustrant le drame m’ont percuté au ventre. On ne peut évidemment pas rater celle, immense, de la femme tenant son enfant mort et hurlant vers le ciel, mais en se dirigeant vers l’entrée on est cueillis par d’autres toutes aussi puissamment évocatrices. Et surprise, les chinois y viennent en grand nombre en prenant bien soin de montrer tout cela à leurs enfants., il semble que ce soit une sortie éducative. Une petite fille de l’age de Beauté Blonde qui regardait un ensemble de statues figurant une mère gisant au sol, morte avec son bébé, et un autre tout petit enfant pleurant seul assis à côté d’eux m’a bouleversée. La petite fille demandait à sa maman si cette dame morte était la maman, et j’avais envie de pleurer de la voir en train d’apprendre que oui, des méchants peuvent tuer une maman. Mais, et c’est là où nous différons des chinois, la guerre n’est pas pour moi une honte nationale qui justifie d’apprendre à mes enfants dès le plus jeune âge la haine de l’occupant japonais, même soixante ans après.

Une fois à l’intérieur, l’architecture sobre et entièrement dans des teintes de gris et noir rappelle celle de tous les mémoriaux du monde. Pour accéder aux salles d’exposition, on descend sous terre par un immense escalier avant d’arriver dans la première salle : immense, vide, sombre, elle affiche sur ses murs les noms des trois cent mille victimes du massacre et résonne du son du glas. Le glas, les noms et les photos des victimes projetées au mur ont une telle puissance d’évocation que j’ai été prise d’une intense émotion. Plus que le reste, plus que les statues et surtout que les salles suivantes, la commémoration du massacre et le recueillement pour les victimes me semble se tenir dans cette première salle. En me dirigeant encore toute secouée vers la suite, la foule des visiteurs chinois, aussi bruyants que j’étais silencieuse, jouant des coudes autant que je me déplaçais lentement et respectueusement m’a presque choquée. Oui, les chinois viennent nombreux, très nombreux au mémorial pour voir de leurs yeux l’horreur du massacre et s’en offusquer plus que pour se recueillir.

Reconnaissons au mémorial un vrai travail d’historien : les documents collectés, les très (trop ?) nombreuses photos, les biographies détaillées de chaque officier japonais, les dates, les batailles, les cartes, les témoignages dessinent l’histoire de ces quelques jours de 1937 où Nankin connut le martyr, dépecée qu’elle fut entre trois bataillons japonais se faisant concurrence pour remporter la « victoire ». J’ai lu, regardé avec intérêt tous ces documents, essayé de comprendre ce qui avait amené l’armée japonaise à attaquer impitoyablement une cible peu stratégique militairement parlant mais symboliquement importante. A l’attaquer, la vaincre et la détruire systématiquement, comme pour briser l’âme chinoise sous les coups. J’ai vu, j’ai lu, j’ai regardé, et au bout de plusieurs salles un malaise à commencer à s’installer en moi. Malaise de l’overdose : trop de photos, trop d’horreur tue la capacité à regarder l’horreur. Malaise de l’exhibitionnisme : toutes ces images, toute la scénographie du musée vise à susciter non pas la compréhension ou la connaissance mais la révolte, la fierté nationale et la haine du japonais désigné comme figure absolue du Mal. Malaise des lectures : certains panneaux explicatifs flirtent délibérément du côté des petits arrangements avec l’Histoire et de la propagande.

On apprend ainsi que les chinois se sont vaillamment battus contre l’armée japonaise et ont ainsi apporté une contribution décisive à la victoire contre le fascisme durant la deuxième guerre mondiale. Pas un mot sur l’armée américaine, pas un mot sur la bataille du Pacifique, pas un mot sur Hiroshima. Rien de trop outrageusement mensonger, mais un art subtil de faire croire aux visiteurs chinois qu’ils ont vaincu par leur seul courage l’armée impériale sans aucune aide du reste du monde. La visite se termine par un panneau éloquent : « Le massacre de Nankin commis par les envahisseurs japonais prouve que la guerre est le fléau de l’humanité ; la guerre est une machine brutale qui accroît la bestialité et étrangle l’humanité ; invasion et massacre causent un dommage profond à la nation qui en est victime. Nous ne devons pas oublier que les nations faibles et petites seront toujours menacées et envahies par les grandes nations […]. Avec l’inspiration de l’enthousiasme patriotique, nous devons sans cesse nous battre pour l’instauration d’un socialisme chinois, la réalisation de la réunification pacifique de notre mère patrie et le maintien de la paix dans le monde ». Quand je lis ça, je renforce ma certitude que l’enseignement de l’histoire ne doit jamais être sacrifié à quoi que ce soit. Sans histoire, pas de sens critique, que des masses manipulables.

Reste au-delà de ce léger malaise l’intérêt réel du mémorial et la réalité du massacre. Les trois cent mille morts (des querelles d’historiens arguent qu’ils n’auraient été « que » deux cent mille), les vingt-mille viols, les noyés, les fusillés, les décapités, les torturés, les envoyées au bordel, le Yangtse débordant de cadavres, les corps à évacuer, à brûler, à enterrer, à faire disparaître. Les incursions des troupes dans la zone de sécurité. Les trophées des troupes nippones : photos de femmes nues exhibées à côté de leurs violeurs ou de soldats sabre en main s’apprêtant à décapiter leur victime, d’hommes hilares brandissant une tête. Les feuilletons des journaux nippons retraçant le concours de deux officiers : le premier arrivé à cent civils décapités au sabre a gagné. Arrivés à cent, les deux hommes avaient un peu perdu le fil de leurs comptes et ont décidé de continuer jusqu’à cent cinquante pour se départager. La folie des hommes, le Mal. Une fois passé au mémorial on comprend mieux quelle haine a pu susciter le Japon durant la dernière guerre, faisant du soldat japonais la figure emblématique du Mal comme les SS le sont en Europe. Avec au final la même incompréhension : comment cela a-t-il pu être possible ? Qu’est-ce qui peut transformer un bébé lambda, un enfant quelconque en tueur de masse des années plus tard ? Pourquoi ? Pourquoi ? A ces interrogations, le mémorial de Nankin n’apporte aucune réponse. Mais y aller c’est tout de même rencontrer et pouvoir raconter l’Histoire. Même et surtout en gardant un oeil critique.

De nombreux officiers et officiels nippons ont été traduits devant le tribunal militaire international pour l’extrême-orient. Beaucoup ont été reconnus coupables de crimes de guerre et condamnés à la pendaison. Pourquoi n’ont ils pas été accusés de crime contre l’humanité comme leurs camarades nazis ? Encore une question qui demeure sans réponse, mais le visiteur s’est convaincu que c’est bien l’Humanité qu’on a tenté de saccager à Nankin.

 

GrandBondMilieu_Massacre_Nankin

3 Comments

  1. La visite de ce mémorial prend vraiment aux tripes. J’avais déjà beaucoup entendu parlé de ce moment grave de l’histoire de Chine, mais malgré cela, cette visite marque.

    Sur le sujet, je recommande le livre « Le Viol de Nankin », par Iris Chang. C’est un très bon livre, bien recherché, présentant le point de vue des Chinois, des Japonais et des Occidentaux, et est l’un des premier à présenter à l’occident cet évènement. Iris Chang non seulement décrit les faits, mais tente aussi de répondre à la question du « pourquoi », et d’en analyser les conséquences aujourd’hui sur les relations sino-japonaises. Bref, un très bon livre, même s’il est dur de déterminer si elle est réellement objective (ses grands parents ont dû fuir le massacre).

    • Effectivement, c’est une lecture que j’ai en tête depuis un moment, mais j’avoue l’appréhender un peu… Iris Chang s’est suicidée peu de temps après la publication de son livre, et sa fille affirme que c’est parce qu’elle était trop habitée par l’écriture de ce livre et les faits qu’elle y raconte.

      Je suis sûre qu’il y a de quoi avoir les tripes remuées pendant un bon moment après la fin de la lecture…

  2. Oui, c’est clairement un livre qui remue. Comme le mémorial, il prend aux tripes. Du coup, ça en fait un livre de non-fiction qui se lit très bien (je l’ai dévoré), et qui reste longtemps en tête. Et qui fait aussi beaucoup réfléchir sur ce qui s’est passé, comment on a pu en arriver là, et les atrocités de la guerre d’une manière générale.

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