La Chine à Versailles, des siècles de fascination

Oyez braves gens l’annonce de notre bon Roy Louis qui fait tenir en son château de Versailles mille et une merveilles venues de la lointaine Chine. Le Roy souhaite que le peuple s’y rende et connaisse l’excellence de son gouvernement et de sa diplomatie avec la cour du puissant Empereur Kangxi. Il exige que le peuple se réjouisse des merveilles de porcelaine, de laque et de peintures chinoises qu’il collectionne en son trésor pour son bon plaisir et pour la plus grande gloire de la France. Accourez nombreux à l’appel de notre bon Roy jusqu’au 26ème jour du mois d’octobre 1714. Oyez, oyez ! Que la volonté du Roy soye faite.

Comment vouliez-vous que je résiste à un appel pareil ? A peine avais-je vu l’affiche de cette exposition que je me suis jurée de m’y ruer dès que possible, c’est à dire trois jours plus tard. Voilà une expo qui donne l’occasion de se rendre compte que les échanges entre la France et la Chine ne se résument pas aux cinquante dernières années et à des négociations commerciales parfois musclées. Entre l’Empire Céleste et le Royaume de France ce sont de très anciennes relations qui ont posé les bases d’une diplomatie et d’échanges fructueux, et ouvert à une véritable fascination côté français. Les chinois quant à eux semblent avoir traité de longue date avec une certaine condescendance notre petit et lointain pays, qui pataugeait encore dans la rusticité gauloise quand l’Empire du Milieu voyait s’épanouir la tradition des lettrés et l’enseignement de Confucius. Voilà qui n’est point mauvais pour notre trop grand caquet.

Gloire donc à notre bon et grand roi Louis XIV qui a su poser les bases des relations diplomatiques avec la Chine et son Empereur, relations poursuivies par leurs successeurs respectifs. Mais avant Louis-le-Grand et Kangxi, des échanges existaient déjà entre ces deux bouts du monde. Si vous avez tout suivi sur le blog (méfiez-vous des interros surprise, j’ai toujours rêvé d’en faire faire aux autres), la fascination pour la Chine de l’Europe en général et de la France en particulier a débuté avec La description du monde de Marco Polo. Le roi Charles V en avait cinq exemplaires dans sa bibliothèque personnelle, et Christophe Colomb en a emporté un dans son bagage pour le nouveau monde. Par voie de conséquence, la fascination pour l’Empire Céleste s’appuya durant quelques siècles sur une vision idéalisée et déformée de la Chine, à base de raffinement des moeurs, de richesses sans fin et d’une pincée de fantasmes folkloriques.

Ce sont les échanges diplomatiques inaugurés sous Louis XIV qui ont permis d’établir des connaissances plus solides et un peu moins fantaisistes sur la Chine telle qu’elle était réellement. Des échanges intenses, initiés par un roi très volontaire sur le sujet, qui ont touché aux domaines de la religion, des sciences et de la culture et ont donné naissance dans la seconde moitié du XVIIIème siècle à la sinophilie moderne. Grâce à l’introduction d’ouvrages de pères jésuites sur la géographie du pays mais aussi ses mœurs, sa langue et son écriture, la connaissance de la Chine s’est affirmée et affinée dans la famille royalqianlonge, la noblesse et les hommes savants. C’est l’époque où l’on crée un cabinet chinois dans presque tous les châteaux, et où l’INALCO (Institut National des Langues Orientales), créé par le ministre Colbert, hisse l’étude des langues orientales à celui de science. Que nos frontières de l’époque aient disparu mais que Langues O’ ait perduré, voilà à mon sens une bonne raison de croire encore en l’humanité.

Mais revenons au XVIIIème siècle. A l’époque (déjà) la France — ou en tout cas ses riches dignitaires — importe nombre de produits d’artisanat et d’art chinois issus d’un savoir-faire unique pour l’époque : porcelaine, éventails et laque. Sans doute notre balance commerciale était-elle (déjà ?) déséquilibrée, peut-être notre ego supportait-il mal de ne pas maîtriser ces techniques, toujours est il que les français se sont rapidement employés à en percer le mystère et à les copier. Comme quoi l’espionnage industriel est vieux comme le monde, et ce ne sont pas les chinois qui ont commencé. Couic (couic : bruit des idées reçues à qui on tord le cou). Nos artisans ont en particulier travaillé sans relâche à trouver un vernis alternatif aux laques chinoises et surtout à découvrir le secret de la porcelaine. Ils ont persévéré jusqu’à réussir et à créer la manufacture de Sèvres qui eut la postérité qu’on lui connait. Comme quoi on peut commencer en copiant les techniques des autres et finir par en faire un art avec ses propres lettres de noblesse (cet axiome ne s’appliquant probablement pas à la production de faux sacs Vuitton).

Nos meilleurs vecteurs de connaissance et d’échanges de l’époque étaient les pères jésuites. Envoyés d’abord en petit nombre sur la cassette personnelle de Louis XIV, les premiers d’entre eux ont su convaincre l’Empereur de l’éminence de leurs qualités humaines. Kangxi promulga donc en 1692 un édit de tolérance à l’égard du christianisme, admis comme religion officielle de l’Empire au même titre que le bouddhisme et le taoïsme (oui, moi aussi ça m’a ébaubie). La mission jésuite de France en Chine est créée en 1700 et renforce les liens entre nos deux pays. Ensuite les choses se gâtent un peu : les jésuites portugais, arrivés en Chine avant les français, prennent ombrage de la mission française et tout ce petit monde se dispute. Si vous y pensez bien, vous en connaissez déjà au moins un de jésuite portugais : il s’agit du fourbe habillé en rouge (dans mon souvenir c’était en noir) qui fait rien qu’à ourdir des complots contre Anjin-San dans Shogûn. Pourquoi ces pauvres jésuites portugais semblent-ils voués à jouer des rôles de méchants ? Voilà qui m’ouvre des abîmes de réflexion…

Mais revenons à l’empereur : au bout d’un moment ces disputes intestines commencent à l’indisposer. Il finit par bouter tout le monde (tous les chrétiens s’entend) dehors et par ôter au christianisme son statut de religion officielle (peut-être s’est il senti floué sur l’éminence des qualités humaines des jésuites finalement). Fin de la mission des Jésuites (et d’ailleurs de l’ordre de Jésus, dissous par le Saint-Siège quelques années plus tard, comme quoi se disputer tout le temps ne mène vraiment à rien).

 

De tous ces échanges et de ce qu’il en reste dans les collections de nos musées est donc née cette exposition qui me semble un bon prétexte pour aller (ou retourner) à Versailles se promener un jour de beau temps et voir ou revoir Grands Appartements, Galerie des Glaces et Jardins. A l’heure où j’écris ceci tous les touristes du monde semblent avoir eux aussi l’idée d’aller au château (RER bondé d’américaines brushing au vent et « Aaaaaawsome ! amaaaaaazing ! » en bandoulière au rendez-vous), mais vous pouvez reporter votre visite jusqu’au 26 octobre 2014 si le cœur vous en dit et que les hordes de touristes tartares vous rebutent.

En prenant les transports en commun vous aurez peut-être comme nous la chance de monter dans une rame de RER dans son jus 80ies retapissée de photos de Versailles, pour prolonger la visite de manière inattendue tout en faisant un geste pour notre planète en surchauffe. S’asseoir sur du skaï orange fatigué et se croire dans le boudoir de Marie-Antoinette, ça n’a pas de prix !

 

La Chine à Versailles, art et diplomatie au XVIIIème siècle. Exposition au Château de Versailles, du 27 mai au 26 octobre 2014. Achat des billets en ligne.

Photos Page du catalogue de l’exposition. Portait de l’empereur Qianlong (1711-1799) par Giuseppe Castiglione.

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