Le dîner d’affaires à la chinoise : Gan Bei !

Pendant que je passe mon temps à écrire des billets plus ou moins utiles, à essayer d’apprendre le mandarin et à travailler tout de même un peu, MMM consacre lui la totalité de ses efforts et de son énergie à faire prospérer son entreprise conformément à ce que stipule son contrat de travail. Il part tôt, revient pas si tard et s’envole à intervalles réguliers pour d’asiatiques ailleurs. Tout ça pour la plus grande gloire de son entreprise et l’avenir radieux de la prospérité chinoise.

Enfin, pour la gloire de son entreprise, pour la prospérité chinoise, pour le travail, c’est vite dit. Parce que l’exactitude m’oblige à révéler qu’en réalité à chaque déplacement, au lieu de se morfondre comme il se doit de devoir s’éloigner de sa magnifique petite famille, MMM sort impudemment dîner et s’amuser avec ses collègues ou ses clients. A chaque fois, ou presque. Il mène la belle vie dans les restos pendant que Bonemine reste à la maison à s’occuper de ses rejetons possédés par le démon. Ce qui a transformé en peu de temps MMM en quasi-expert dans l’art du dîner d’affaires à la chinoise, et ça ça vous grandit un homme.

Si vous lui posez la question il protestera qu’il n’aime pas ça, mais ne vous y trompez pas : ce n’est là qu’une habile défense pour éviter que je ne brandisse mon rouleau à pâtisserie à son retour. Il parait d’ailleurs difficilement concevable qu’on puisse ne pas aimer ça, chacune de ses descriptions soulignant l’unicité de l’expérience. Pour commencer, ça se passe toujours dans un restaurant. Et même un bon, très bon et très cher restaurant. Chinois évidemment, il n’est de bonne cuisine que chinoise dans l’Empire du Milieu des Affaires. L’un des derniers restaurants en date était même l’un des plus gigantesques qu’il ait jamais vu, la surface étant comparable à celle d’un hyper-CarrefAuchan. Unique donc. Bref, MMM visite des restaurants d’exception à travers la Chine pendant que je me laisse pousser mes nattes d’épouse gauloise en préparant la cervoise.

Evidemment, pas question de dîner dans la salle vaste comme un hypermarché, pas assez classe, pas assez confidentiel, le salon privé avec décoration chic-chinoise ad-hoc est de mise. C’est d’ailleurs à ça qu’on reconnait un vrai restaurant chinois : il a toujours plus de salons privés que de place en salle. On y est plus à son aise pour discuter avec la ribambelle de collègues ou clients chinois composant l’aimable compagnie du jour. Plus on est de fous plus on rit, et surtout plus on commande de plats, ce qui permet de manger interminablement des plats variés, chers et parfois étranges, signe qu’on met le prix pour honorer ses invités.

Les honorer et entrer réellement en relation avec eux, c’est à dire commencer à tisser un bon guanxi. Et qui pourrait sérieusement nouer un bon guanxi avec quelqu’un n’aimant ni manger ni boire ? Car non contents de manger, les chinois aiment boire dans ce type de dîner. Alors oui, MMM n’est pas vraiment (pas du tout) porté sur la bouteille : si nous parvenons à bout d’une ou deux bouteilles de vin dans l’année à nous deux, c’est bien le bout du monde. Mais vu la maestria avec laquelle il s’est tiré de la dernière embuscade de ganbei dans laquelle il est tombé, moi je sens bien qu’il s’amuse comme un petit fou. « Ganbei », ou « cul sec », soit l’art de tenter de saoûler son interlocuteur (en se saoulant avec lui, on n’est pas des sauvages) avec une bienveillance amusée. Un genre de jeu à boire version chinoise, avec ses règles et ses subtilités.

Première règle, chacun se lève à son tour pour porter un toast adressé à l’invité d’honneur pour lui dire tout le bien qu’on pense de lui et l’honneur qu’il nous fait en étant là. Il est tout à fait autorisé de sourire en coin à l’idée qu’on va réussir à le faire rouler le-dit honorable invité sous la table. Après les quelques mots, les deux protagonistes boivent cul sec leur petit verre (ganbei !), rempli d’un alcool de riz fort. Et on passe au suivant de la table, qui se lève pour prendre le relais en portant un toast à MMM et on continue jusqu’à ce que cirrhose s’ensuive. La deuxième règle est la suivante : on ne peut pas se soustraire à l’obligation de boire sous peine de casser l’ambiance et ne jamais avoir de guanxi avec les participants. Tout l’art consiste donc à boire mais avec astuce. Celle de MMM c’est de demander à boire du vin puisqu’il est français, et de le boire cul-sec (Saint-Emilion il vous dira trois pater et deux ave) au lieu d’un alcool à 52°. Lorsque le vin vient à manquer on rentre dans une nouvelle phase du jeu : trouver comment se débarrasser du tord-boyau l’air de rien. Hop discrètement dans la soupe, ça fait l’affaire. Les jours de chance, la conversation se fait exclusivement en chinois et l’animation musicale est assurée par une serveuse-karaoké en robe vaporeuse. Quand je vous dis qu’il s’éclate avec ses collègues dès qu’il part en voyage.

Après avoir bien mangé et bien bu durant deux heures, tout le monde s’auto-congratule d’avoir si bien tenu l’alcool (car troisième règle : il ne faut pas perdre la face en perdant le contrôle de soi-même sinon on a perdu), et ce grand moment de camaraderie virile permet enfin de se dire qu’on est amis et qu’on peut travailler ensemble en toute confiance.

A l’heure où je vous parle, MMM est en train de rentrer d’une de ces petites sauteries à Guangzhou et je me sens obligée de lui dire : ne t’inquiète pas, je peux comprendre ton goût des sino-festivités, il faut savoir se laisser un peu de champ dans un couple de temps en temps. Tu peux donc m’avouer ta passion secrète pour les repas d’affaire, je ne t’en voudrai pas. Et je promets en retour de renoncer définitivement aux nattes gauloises et de me mettre au karaoké.

 

Crédit photo : Photographe officiel de la maison Blanche (Richard Nixon et Zhou Enlai trinquant dans un dîner officiel, 1972).

GrandBondMilieu_Ganbei_Nixon_Zhou_Enlai

 

3 Comments

  1. Ce que tu ne dis pas c’est que MMM il part a 6h du matin pour aller prendre l’avion et il rentre a 1h30 du matin car l’avion de retour a 2h30 de retard…! Un vrai plaisir d’aller dejeuner avec des clients ou des fournisseurs Chinois! 😉

    • Et bien si sauter guillerettement de son lit au petit matin et revenir au milieu de la nuit n’est pas le signe d’une intense motivation et la preuve qu’on s’est éclaté jusqu’au bout de la nuit, moi je ne m’y connais plus…

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