Polar chinois de l’été : Mort d’une Héroïne Rouge

C’est enfin l’été et quoi de mieux de préparer ses vacances qu’une bonne liste de polars (de qualité) pour profiter d’un moment de calme sur une chaise longue ? Cette année j’ai pris un peu d’avance et découvert – grâce aux bons conseils littéraires de la Renarde – un nouvel auteur : Qiu Xiaolong (pour les non sinophones : prononcez Tchiou Chiaolongue, ça vous donnera l’air polyglotte dans les cafés littéraires). Né à Shanghai dans les années 50, Qiu Xiaolong parvient à poursuivre ses études d’anglais malgré la Révolution Culturelle et le fait que son père professeur soit victime des gardes rouges. Vivant désormais aux Etats-Unis où il a décidé de s’installer après les événements de la place Tian An Men en 1989, il enseigne aujourd’hui à l’Université de Saint-Louis où il avait soutenu sa thèse sur l’oeuvre de T.S. Eliot.

Choisi un peu au hasard dans son oeuvre, Mort d’une héroïne rouge est donc mon premier livre de Qiu Xiaolong, et je sais déjà qu’il ne sera pas le dernier tant je l’ai aimé. D’abord parce que c’est un bon polar qui mène de la découverte mystérieuse d’un cadavre d’abord anonyme qui se révélera être celui d’une travailleuse modèle de la Nation à celui de la découverte de l’auteur du meurtre. L’intrigue est solide, les personnages bien campés et les difficultés à résoudre l’enquête suffisamment importantes et intéressantes pour qu’on se demande jusqu’au bout si l’auteur du meurtre sera confondu ou réussira à échapper à la justice. Au-delà de cela, qui me semble être le minimum qu’on puisse attendre de ce genre littéraire, l’écriture de Qiu Xiaolong a su me séduire par plusieurs caractéristiques propres :

  1. D’abord par le personnage central, celui de l’inspecteur principal Chen. Comme toujours clé de voûte du rom pol’, l’enquêteur de Qiu Xiaolong est non seulement un jeune cadre montant du Parti qui a su naviguer dans les méandres politiques mais aussi poète et traducteur de littérature américaine, moralement intègre mais pas si conventionnel. Il peut ainsi rejoindre le club très fermé des inspecteurs-poètes et se trouve en bonne compagnie avec l’Adam Dalgliesh de P.D. James – qui a publié plusieurs recueils de poèmes – et l’inspecteur Veyrenc de Fred Vargas, qui parle en (mauvais) alexandrins (ne parlons pas du commissaire Adamsberg qui est un poème à lui tout seul). Autant dire qu’il a déjà toute mon affection. Il y a certainement quelque part un étudiant en littérature qui a écrit une thèse sur la dimension poétique du roman policier et le pourquoi de ces figures d’inspecteurs-poètes, toujours est-il que le mélange fonctionne extrêmement bien et que les poèmes chinois des dynasties Song et Tang qui parsèment le roman sont d’agréables respirations dans l’ouvrage (et évidemment une invitation tentante à s’initier à la poésie chinoise classique).
  2. Ensuite parce que l’intrigue policière s’entremêle d’une intrigue politique, sur fond d’intérêts du Parti et d’Enfants de Cadres Supérieurs à protéger (ou pas) pour éviter les remous au lendemain des événements de la place Tian An Men. Bien que totalement fictive, l’intrigue donne ainsi à voir une Chine des années 90 en train de basculer d’une politique et d’un fonctionnement maoïste traditionnel à celui de la réforme pro-capitaliste de Deng Xiaoping, et cette partie du roman est largement aussi passionnante (sinon plus) que l’intrigue policière elle-même. Ce serait à mon sens presque plus un roman historique que policier, et le suspense le plus dense est lié à cette intrigue politique et à l’incertitude sur le devenir de l’inspecteur Chen dans ces eaux troubles et incertaines. J’ai tremblé plusieurs fois pour lui, son personnage évoluant sans cesse sur le fil du rasoir de la politique.
  3. Enfin parce que Qiu Xiaolong connait évidemment Shanghai comme sa poche et que pouvoir suivre en imagination les personnages au travers de rues et de quartiers que je connais désormais a un charme tout particulier pour moi. Ceux qui ne connaissent pas encore Shanghai pourront avoir envie de la découvrir, même si ce Shanghai des années 90 n’est plus tout à fait celui d’aujourd’hui, et la découverte de la vie quotidienne des chinois citadins intéressera même ceux qui n’ont pas la moindre intention de mettre un pied en Chine.

Je suis donc aujourd’hui une lectrice comblée, et d’autant plus comblée que l’inspecteur principal Chen a mené nombre d’autres enquêtes qu’il me tarde de découvrir : Dragon Bleu, Tigre Blanc, mais aussi La danseuse de Mao, Visa pour Shanghai et plusieurs autres aux titres alléchants. Il me restera à découvrir les romans non policiers de Qiu Xiaolong et pour tout dire, j’ai hâte de cet été de lectures qui s’ouvre à moi !

 

Mort d’une héroïne rouge, Qiu Xiaolong, éditions Liana Levi ou en poche « Points »

Photo de Qiu Xiaolong : Le Figaro

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9 Comments

  1. Ah ça fait quelques temps que je souhaite lire un bouquin de Qiu Xiaolong.. merci de me motiver à nouveau! Sinon je conseille également Yeruldelgger de Ian Manook, un polar se passant en Mongolie, ou encore Ripoux à Zhengzhou de Zhang Yu. Je prépare un article à ce sujet, pour bientôt.. Faudra me dire par lequel de Qiu Xiaolong commencer, il y a en tellement !

    • Et bien j’ai commencé par celui-ci et je le recommande : pour autant que je puisse m’en rendre compte j’ai l’impression qu’il s’agit du premier opus des aventures de l’inspecteur principal Chen, et c’est toujours bien de commencer une série par le début. Je pourrai en dire plus lorsque j’aurai lu les autres, et j’attends votre billet sur vos lectures, je suis preneuse de bons conseils…

      • Je suis ravie que ce livre de Qiu Xiaolong t’ai plu. J’espère que les autres livres que je t’ai conseillé seront à la hauteur !

        Et oui, je confirme, « Mort d’une héroïne rouge » est bien le premier de la série. Pour vérifier l’ordre, c’est par ici.

        • Je pense que je vais te promouvoir « ministre des suggestions de lecture » : j’ai commencé Beaux seins, belles fesses et pour l’instant j’accroche vraiment bien. La suite au prochain numéro… 😉

  2. Super critique! Je ne connais pas du tout, je ne suis pas vraiment du genre Polars.
    Enfin disons que petite, j’ai commencé à lire (en quantité) avec les Alice, Fantomas, Arsène Lupin…mais après, j’ai stoppé net. Peut-être peur d’être infidèle?

    En attendant ta critique est très bien construite et elle donne réellement envie de lire ( dévorer?) ce polar ! Je vais m’empresser d’en faire l’acquisition.

    Bonne journée!

    • Merci pour l’enthousiasme, c’est ma première « critique » de livre et je suis ravie que ça ai donné envie de lire à quelqu’un ! Et après (ou avant) Qiu Xialong, s’il n’y a qu’un auteur de polar à lire c’est Fred Vargas, sa passion pour l’histoire et ses personnages déjantés. Bon été sur la chaise longue.

  3. fraichement arrivee d’hier sur shanghai, je viens de decouvrir avec plaisir ton blog. Et ta superbe critique ur cet auteur que je suis en train de deguster avec ladanseuse de mao. J’ai aussi un tendresse particulier pour Chen.
    Merci pour le partage et a bientot en lecture

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