L’impératrice Cixi, la grande réformatrice

J’ai terminé il y a peu la lecture de la passionnante biographie de l’impératrice douairière Cixi, et pour tout vous dire je me demande depuis pourquoi diable Bernardo Bertolucci s’est donné autant de mal pour filmer le règne minuscule de Puyi quand il aurait pu réaliser un chef d’oeuvre bien plus haletant avec La dernière impératrice… De là à penser que Bernardo n’est qu’un affreux phallocrate, il n’y a quasi qu’un pas. Parce que franchement, l’histoire de ce petit garçon devenu empereur à un âge tendre et pris dans la tourmente de l’histoire pour devenir la marionnette des japonais, c’est pas mal, mais avec Cixi on pouvait revisiter les cinquante ans de l’histoire de Chine qui ont fait basculer ce pays dans la modernité – grâce à elle et contre les idée rétrogrades des trois empereurs de sa vie – le tout assorti de quelques complots politiques, guerres civiles ou internationales, ragots dégoulinants de sexe, assassinats rares mais bien sentis et avec une petite touche de féminisme à la chinoise par dessus le marché, bref de l’or en barre pour scénariste. Il lui a préféré le transparent Puyi, que voulez vous que je vous dise… Mais vous, vous ne pouvez pas vous arrêter là, il faut absolument que vous fassiez connaissance avec cette grande dame.

Bon, évidemment, Cixi a un nom moins prononçable que Puyi, ça n’aide pas. Parfois transcrit Tseu-Hi, sa prononciation est à mi-course entre Tseu-chi et Tseu-si, même moi j’ai des doutes. Ce dont on est certain en revanche, c’est qu’elle fut la dernière impératrice de Chine avant la chute de la dynastie des Qing – qui régnait depuis 300 ans – et l’avènement de la première république de Chine. Et sa vie est un roman tant les événements s’y sont bousculés. Je ne vais pas me lancer dans un résumé des 480 pages de sa biographie, mais juste vous en donner quelques éléments pour vous mettre l’eau à la bouche et vous donner l’envie d’aller creuser un peu dans cette vie hors-normes. Un genre de bande-annonce du film qui n’existe pas encore en somme.

Fille aînée d’une noble famille mandchoue, celle dont on n’a pas gardé trace du nom de naissance entre dans l’histoire en passant à 16 ans les sélections pour entrer dans le harem du futur empereur Xianfeng. Elle est choisie et devient ainsi concubine de rang assez modeste, avec le nom (qu’elle déteste) de Lan. Boudée par l’empereur parce qu’elle a eu l’outrecuidance de vouloir discuter avec lui des affaires de l’Empire – impair impensable à l’époque où une femme devait se contenter de broder, se taire et sourire décorativement – elle lui donne tout de même son premier fils, Zaifeng, la bouderie impériale ayant ses limites. Devenue l’amie indéfectible de l’impératrice Zhen, mère officielle de son fils comme de tous les enfants des concubines, elle est promue à des rangs supérieurs avant de pouvoir solliciter la faveur de changer son nom pour Yi. Elle revient alors en faveur et ne la quittera plus jusqu’à la mort de l’empereur en 1861. Son fils couronné sous le nom de Tongzhi n’a alors que cinq ans, et le pouvoir doit alors être assuré par un conseil de régence, composé d’hommes aux vues conservatrices et xénophobes. L’impératrice Zhen devient impératrice douairière sous le nom de Ci’an (bienveillante et apaisante), Yi étant nommée impératrice douairière sous le nom de Cixi (bienveillante et gaie) sous lequel le monde la connait désormais. Rapidement consciente de l’incompétence du conseil de régence de la dangerosité de ses idées rétrogrades, Cixi fomente avec Zhen rien moins qu’un coup d’état, une révolution de palais où elles prendront le pouvoir et écarteront le conseil en douceur pour exercer la régence elles-mêmes. Elles mènent l’opération rondement, n’éxécutant qu’un seul de leurs opposants et ralliant l’adhésion des hauts fonctionnaires et ministres, extraordinaire tour de force lorsqu’on considère le mépris dans lequel était tenues les femmes à l’époque.

 Le sens politique de Cixi est vite mis à l’épreuve car tout au long de cette période, l’Empire est secoué par la révolte des Taiping (une guerre civile déclenchée par une révolte paysanne), puis les guerres dites de l’opium contre les puissances étrangères, Royaume Uni en tête. Elle prend alors des décisions avisées qui permettent à la Chine de conserver son intégrité et ne pas tomber sous la férule des puissances occidentales. Elle ouvre aussi le pays au commerce international, et enrichit les caisses de l’état des taxes d’importation pour mener à bien de grands projets de modernisation auxquels elle est favorable. Elle fait ainsi construire la première ligne de chemin de fer de l’Empire entre Wuhan et Pékin, dote son pays de sa première armée moderne et fait progressivement sortir son pays du Moyen Age. Elle doit rendre le pouvoir à son fils lorsqu’il atteint seize ans, bien que ses qualités politiques s’avèrent vite bien moindres que les siennes. L’empereur Tongzhi meurt à 18 ans de la syphilis, ce qui l’attriste profondément mais lui permet de réaccéder au pouvoir, à la demande de l’administration qui reconnait ses immenses qualités de gouvernance « derrière le paravent », c’est à dire derrière le trône d’un empereur mineur. Elle adopte donc l’un de ses neveux âgé de trois ans, Zaitian, et le désigne comme nouvel empereur sous le nom de Guanxu. S’en suit une nouvelle ère de règne « derrière le paravent » où elle continue à mener sa politique de réforme et de modernisation de la Chine, créant l’université de Pékin sur le modèle des universités occidentales, ainsi qu’un corps diplomatique chargé des liens avec les pays étrangers.

Je vais raccourcir un peu, mais au moment où Guanxu accède réellement au pouvoir, il se révèle lui aussi être un bien piètre dirigeant : très conservateur, pas très courageux, ne connaissant du monde que les classiques confucéens, il a vite fait de faire profil bas face à un Japon impérialiste qui attaque son pays à plusieurs reprises. Mal conseillé par un chinois arriviste, il va même jusqu’à imaginer prendre l’ancien premier ministre japonais comme Grand Conseiller. Consternée, l’administration et ses hauts fonctionnaires enjoignent Cixi de reprendre le pouvoir, ce qu’elle finit par faire en obligeant son fils adoptif à la désigner comme tutrice lorsqu’elle découvre qu’il a ourdi un complot pour la faire assassiner. Elle régnera ensuite jusqu’à sa mort en 1908 à l’âge de 73 ans, non sans avoir désigné un arrière-petit-neveu, Puyi, comme l’héritier légitime du trône.

Cette longue tartine vous aura peut-être parue trop historique, mais laissez moi vous dire encore quelques mots pour vous dépeindre l’oeuvre modernisatrice de Cixi : c’est elle qui abolira la peine des mille coupures, mise à mort particulièrement cruelle réservée aux traîtres, et qui interdira la torture pendant les interrogatoires de prisonniers. Elle qui s’ouvrira vers l’occident, tant du point de vue commercial, diplomatique, que technologique ou scientifique tout en conservant les traditions chinoises. Elle qui incitera les fonctionnaires à étudier les langues étrangères et pas uniquement les classiques confucéens. Elle encore qui interdira le bandage des pieds des petites filles. Elle qui invitera des occidentales à la Cité Interdite, et se fera des amies de plusieurs d’entre elles. Elle qui fera faire les premiers portraits photographiques d’un membre de la famille impériale. Elle enfin qui déléguera des diplomates en occident pour étudier en détail leurs systèmes constitutionnels afin de mettre en place une monarchie constitutionnelle en Chine. Les premières élections parlementaires auraient eu lieu en 1916 si elle n’était pas morte avant d’achever son grand-oeuvre et si Sun Yat-Tsen n’avait renversé la dynastie Qing en 1911. Alors dans ce long parcours elle aura quand même commis quelques erreurs, comme encourager la guerre des boxers et leurs massacres de chrétiens, ou faire empoisonner son fils adoptif l’empereur Guanxu qui s’entêtait à ne pas mourir avant elle au risque de livrer le pays aux japonais. Que voulez vous, nobody’s perfect même quand on s’appelle Gaie et Bienveillante.

Si vous m’avez lue jusque là, vous serez bien d’accord pour dire avec moi que Puyi fait pâle figure face à Cixi et que Bernardo aurait mieux fait de choisir sa pétroleuse de grand-tante comme héroïne de film. D’autant qu’avec les rumeurs qui faisaient d’elle une dépravée se roulant dans la luxure avec ses eunuques (une femme de pouvoir, c’est toujours une dépravée non ?), il y avait de quoi en faire quelque chose de formidable. Alors en attendant que le septième art se saisisse de ce parcours extraordinaire, je vous conseille vraiment la lecture de la biographie de Cixi. C’est palpitant et on en termine vraiment plus érudit sur l’histoire – de la Chine et de l’occident – de la fin du 19ème.

 

A lire : L’impératrice Cixi, la concubine qui fit entrer la Chine dans la modernité de Jung Chang, éditions Jean-Claude Lattès.

GrandBondMilieu_imperatrice_Cixi

26 Comments

  1. Superbe résumé ! Effectivement une vie digne des meilleures scénarios de films. A faire pâlir de jalousie Victoria et la Grande Catherine^^.
    Merci pour cette découverte. En te lisant, je me disais que ça faisait du bien de lire un vrai blog culture 😉

    • Oh merci pour ce petit mot ! Etre propulsée d’un seul coup au rang de « blog culture », comment dire, j’ai l’impression d’avoir eu une promotion 😉
      Quant à Victoria et la Grande Catherine, je vais attendre de lire leurs biographies avant de me prononcer, mais pour la petite histoire Victoria qui était contemporaine de Cixi l’a beaucoup inspirée dans sa capacité à mener un Empire (et l’a aussi aidée à clouer le bec à quelques phallocrates résistants…). Comme quoi, des grandes bonnes femmes, yen a tout de même et sur tous les continents.

      • Je t’en prie, c’est un réel plaisir de te lire 🙂
        Victoria et Catherine II de Russie ont eu des destins qui je pense te passionneraient tout autant. Comme quoi on parle des grands hommes mais il y a aussi eu de grandes femmes ! On l’oublie trop souvent…
        Bises

  2. Merci pour ce résumé ! J’ai tenté un nombre innombrables de fois de lire sa biographie mais ça faisait tellement pavé que j’ai (très) vite abandonné. Grâce à toi je sais pourquoi Cixi était aussi importante dans l’histoire ! Je me procurerai surement le livre !

    • L’emprunter à la bibliothèque peut être un bon intermédiaire, mais franchement ça vaut la peine de dépasser le premier chapitre parce que c’est quand même une histoire incroyable (et qui fait du bien à nos fibres féministes).

  3. Si tu as aimé l’histoire de Cixi, tu devrais aussi te pencher sur celle de Wu Zetian. Là où Cixi s’est « contenté » de diriger derrière un paravent (entre guillemet, parce que c’est tout de même elle au pouvoir), Wu Zetian a carrément inventé le mot « impératrice ». Pas impératrice douairère, ou consort, ou autre, mais « impératrice » comme « empereur au féminin ». Parce que pourquoi se cacher derrière un incapable quand on peut faire bien mieux soi-même ? Et comme ça ne lui suffisait pas, elle a carrément créé sa dynastie.

    Plein de choses ont été écrites sur son compte, je te laisse découvrir par toi-même. Mais si tu veux un début, j’ai beaucoup aimé « Impératrice », de Shan Sa (une version romancée de son histoire).

    • Ah oui, j’ai vu son nom évoqué dans le livre, ça m’a évidemment tout de suite mis l’eau à la bouche 😉 Je me rajoute un livre de plus dans ma petite liste à lire (et pour le diapo, merci à toi pour le support technique, ça valait la peine hein…).

  4. C’est vraiment curieux de voir comme l’Histoire est presque pathologiquement toujours amnésique de toutes ces grandes dames …
    Hier je me suis promenée rue Madeleine Brès, qui a été la première femme à obtenir son diplôme de médecine en France (c’est marqué sous son nom). En 1875 (décidément, cette fin de 19è siècle a été une période propice). Mais qui la connaît et s’en souvient ?
    Bon heureusement, maintenant elle a enfin une rue. Toute neuve. Mais toute petite et bien cachée. Faut pas rêver non plus !
    Bises
    Marie

    • Et oui, grande inconnue ou presque (j’ai découvert qui était Madeleine Brès à l’occasion de la construction et du baptême d’un nouveau pavillon de mon ancien hôpital, baptisé du nom de cette grande dame à l’histoire édifiante).
      Quant à Cixi, l’histoire ne l’a pas oubliée mais lui a fait pendant cent ans une réputation abominable de cruauté, de perversion sexuelle, de mauvaises décisions politiques et de détournement de fonds (ben oui quoi, ce n’était une femme, il fallait bien qu’elle fasse au moins tout ça). Elle n’est réhabilitée par les faits historiques que depuis quelques années, ce dont cette biographie rend aussi compte…

  5. Dans le résumé que vous avez fait, je trouve aussi assez remarquable que les 2 impératrices douairières (cette coexistence à elle seule suscite la curiosité) aient fait alliance pour se débarrasser des conseillers rétrogrades au lieu d’engager une lutte de pouvoir. Vous donnez vraiment envie de lire ce livre.

    • C’est effectivement un des aspects fous de cette histoire, parce qu’elles ont co-régné harmonieusement jusqu’à la mort de Ci’an, sans jamais se tirer dans les pattes alors qu’elles auraient pu, et même dû, être de terribles rivales. Comme quoi, ces deux femmes n’étaient vraiment pas là où on les attendait…

  6. Bon promis, je me mettrai à la lecture de ce livre quand je serai à la retraite. J’ai bien peur de ne pas avoir du temps avant. Pour l’instant, je suis les intrigantes de l’UMP : Le grand destin de Rachida, Morano, NKM, elles n’ont pas trop la classe mais peuvent faire l’objet d’un livre et pourquoi pas d’un film. Dans ce cas, pas la peine de prendre Bertolucci, le scénariste des Bronzés 3 suffira.

  7. oui, mais un jour, j’ai décidé d’avoir un blog et il me prend mon temps libre. Quand je lis les recettes sur les blogs, j’ai envie de cuisiner. Quand je lis une critique de livre ou de film, j’ai envie de tout arrêter pour ça, mais le temps manque … tellement.

  8. Je prononcerai bien son nom à la française : çiXi :). Blague à part, je dois renouveler mes bouquins et je pense bien que l’Impératrice CIXI va entrer dans mon panier Amazon. Entre nous, les femmes au pouvoir font beaucoup de bonnes choses !! Dans la même thématique mais sur un autre continent, je te conseille de lire Catherine II de Russie (Tsarine). Une princesse d’un petit village de Russie devenue Tsarine et qui fit beaucoup pour le peuple. Bises

    • Ah ben oui, prononcé à la française c’est pire que tout 😉 Et je suis ravie si j’ai donné envie à quelques uns de lire ce livre ou en tout cas de s’intéresser à ce pan là de l’histoire…

  9. Avec un résumé pareil, tu es fin prête pour la critique littéraire! Merci, ça donne vraiment envie. Toutes ces intrigues me font penser au roman « Impératrice » de Shan Sa que j’ai lui il y a des millénaires, une vie de roman, quoi! Pour le 7ème art, t’as qu’à faire une proposition à Besson? peut-être que…
    J’ai bien aimé son film sur Aung San Suu Kyi 😉

    • Oui, oui, c’est sûr ma liste de lecture mais pour l’instant je m’adonne à un n-ième « Inspecteur Chen » de Qiu Xiaolong sur la plage, et c’est trop bon 😉

  10. Ouaaaah ! J’ai dévoré ton résumé ! je note qu’il faut que je lise sa biographie, parce qu’en effet, c’était un grand personnage.

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