Choc culturel ? Et si c’était autre chose…

Vous avez peut-être suivi, il y a quelques semaines j’ai eu un gros coup d’expat-blues. Ce n’est pas le premier depuis notre arrivée à Shanghai mais c’est de loin celui qui m’a semblé le plus long et le plus difficile. Comme il fallait bien essayer d’y trouver une explication je me suis dit « ça y est, je le fais enfin mon choc culturel ». Le choc culturel : la notion dont on bassine les futurs expats à longueur d’articles, de billets de blogs et de formations interculturelles, le truc que tout le monde vous promet comme incontournable tout en vous disant « mais c’est pas grave, vous allez le surmonter ». Sa définition simple c’est une « expérience de stress et de désorientation vécue par la personne qui doit apprendre à vivre dans une nouvelle culture ». En même temps, avec une définition aussi floue, difficile d’y échapper. A ce compte là, moi je fais un choc culturel si je déménage au pays basque vous voyez… Bref maintenant que je suis sortie de ce coup de déprime, je ne suis plus si sûre que le « choc culturel » en ait été la cause, ni même que je sois réellement passée par ce fameux choc…

Alors vous allez me dire que je fais encore mon intéressante à questionner un truc qui semble ultra-consensuel mais honnêtement plus ça va plus j’ai des doutes. D’abord, en étant expat’ à Shanghai plutôt que dans un village perdu au fin fond de l’Afrique, avec une grosse communauté française et le fait qu’on trouve beaucoup de produits d’importation ici, dire que je vis « dans une nouvelle culture » me semble un peu exagéré. Je vis certes dans un nouveau pays, au contact quotidien d’une nouvelle culture, je fais beaucoup d’efforts pour les découvrir et mieux comprendre cette langue, mais je n’ai pas l’impression de vivre « dans la culture chinoise ». Si je devais vivre à la chinoise, exclusivement entourée de chinois et avec des revenus chinois, là peut-être, mais en tant qu’expat’ soyons sérieux : on garde tout de même l’essentiel de notre mode de vie. Ne fait pas semblant d’être Matteo Ricci qui veut.

Ici je me sens au contraire bien ancrée dans ma propre culture et pas déstabilisée par le fait qu’autour de moi les chinois ne la partagent pas. Sur ce point, je sais qu’avoir été l’étrangère pendant les dix premières années de ma vie et avoir eu l’habitude de me frotter à des modes de vie et de pensée radicalement différents sont un gros atout dans ma besace. Je ne dis pas que la Chine n’est pas nouvelle ni parfois étrange, mais cette sensation d’étrangeté ne me déstabilise pas totalement, j’y vois plutôt un motif de découverte et de curiosité. Quant à MonMeilleurMari qui travaille essentiellement avec des chinois et n’a connu enfant que l’exotisme de la Suisse, il s’en sort aussi bien sinon mieux que moi. Peut-être suffit-il simplement de ne pas se prendre soi-même ni sa culture pour le centre du monde pour que les choses se passent bien après un petit temps d’ajustement…

En y réfléchissant, je crois que ce qui me gêne aux entournures dans ce concept de « choc culturel » c’est qu’il met plus l’accent sur l’étrangeté de l’autre comme source de stress et d’angoisse que sur la face cachée du phénomène : la perte et le deuil. Deuil de sa vie d’avant, de son travail d’avant, de ses amis d’avant (en tout cas de la possibilité de les avoir dans sa vie comme avant), et bien sûr de ses petites habitudes de vie d’avant. Et ça, qu’on s’installe à Pau ou à Shanghai, honnêtement je n’y vois pas une différence si radicale (en dehors du fait que le billet d’avion pour Pau coûte moins cher). Je crois que c’était plutôt ça qui était à l’oeuvre dans ma déprime : la dernière main mise à « j’ai perdu un boulot que j’aimais beaucoup, une équipe que j’aimais beaucoup, une amie que j’aimais beaucoup et je ne les retrouverai pas ». J’étais arrivée au point où il fallait tourner la page. Après avoir finalement reconnu cette peine-là, je vais aujourd’hui beaucoup mieux et je me suis (plus) ouverte à ce que je suis en train de construire ici. Et comme par hasard, je me sens beaucoup moins seule, isolée et sans amis qu’au moment de cette crise.

Me connaissant, je crois que j’aurais sans doute expérimenté la même chose dans le Berry où le Cantal. Ce qui me fait dire : ne prenons pas l’arbre pour la forêt, se frotter à une nouvelle culture n’est pas toujours simple, mais ce n’est sans doute qu’une des multiples dimensions du sentiment de déracinement qu’on éprouve en expatriation. Ce qui me donnerait envie de rebaptiser ce choc culturel d’un nom plus conforme à mon ressenti : en syndrome de Capri (c’est fini), de Là-bas (tout est neuf et tout est sauvage) ou de Partir un jour (sans retour) par exemple. Ce qui ferait d’une pierre deux coups : ça permet de se démarquer des spécialistes multiculturels, et ça offre en bonus une petite ritournelle familière, encore plus chère quand on est loin de sa douce France (cher pays qui n’est pourtant pas tant que ça de mon enfance).

Et maintenant je serais curieuse de savoir si je suis la seule à avoir l’impression que cette notion de « choc culturel » est un peu réductrice pour décrire le vécu de l’expatriation…

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Images : illustrations du 10ème festival Croisements célébrant la création franco-chinoise, avec des manifestations culturelles dans de nombreuses villes chinoises (programme ici).

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8 Comments

  1. Je n’ai jamais éprouvé le « choc culturel » avec un pays étranger parce que je n’ai jamais longtemps quitté la France mais par contre j’imagine très bien ce fameux choc si je devais aller m’installer dans la Creuse. Pas forcément culturel mais choc tout court ! Après un choc n’est pas forcément toujours négatif, ça peut devenir une révélation ^^

    • C’est exactement ça, sauf qu’au moins ici j’ai l’impression de découvrir et d’apprendre plein de choses, c’est (je crois) un peu plus stimulant que la Creuse. Quant à la révélation, elle vient peut-être après la digestion du choc, je sens que je vais y être bientôt 🙂

  2. Voilà une réflexion qui me parle.
    Je sais, toi tu n’y crois pas, enfin pas vraiment, mais je me suis éloignée de 600 km de beaucoup de personnes et de choses : mes enfant et petit enfant, mon paysage quotidien que j’adorais, mes amis ou connaissances les plus proches qui vieillissent (eux aussi) et que je ne vois plus que pour quelques heures (j’en ai pas mal, je partage mon temps entre tous ou presque), mes activités, mes magasins préférés que j’avais mis pas mal de temps à sélectionner (y compris mon coiffeur que j’avais enfin trouvé !), un certain confort, donc le blues de la « business woman » j’ai traversé. MAIS, car il y a un mais, je crois que ça y est, après 5 ans, je peux dire sincèrement que je suis bien ici, j’ai appris à redécouvrir l’essentiel. Ce qui m’en met plein la vue ce ne sont pas les musées mais le patrimoine et la nature dans toute leur splendeur et leur simplicité, leur calme. Ce qui m’emplit de joie, c’est le jardinage et le bricolage avec un grand B (et avec Michel). Ce qui satisfait mon besoin de rencontres, ce sont les amis que je me suis fait ici (tiens, justement à midi, nous mangeons chez des amis à 20km d’ici) mes contacts avec les membres des associations auxquelles j’adhère et qui oeuvrent sans esbroufe. Pour ce qui est des magasins, je suis moins « dans la course », moins à la pointe de ce qui se fait … et alors ? Bon d’accord j’ai encore un peu de mal à trouver un coiffeur ou alors je dois le payer vraiment cher mais, après tout, le soleil, le jardin, la nature…n’ont pas besoin d’une star devant eux et ici tout le monde est logé à la même enseigne : soit tu as une tête et une chevelure ad hoc, soit tu ne les as pas et le résultat n’est de toutes façons pas terrible.
    Voilà, tu vois, la Creuse est certainement aussi intéressante – historiquement et humainement, parlant – que n’importe quelle autre région ou pays, j’ai compris cela en venant ici. Il n’y avait pas que les Alpes pour m’emplir de bonheur. J’avais déjà un peu ressenti cela en quittant le Languedoc (ses plages, son soleil, mais aussi son vent !) mais j’étais plus jeune et le ski, les fêtes entre copains… avaient très vite masqué ça. Je crois que l’important pour moi maintenant ce n’est plus de consommer ce que l’extérieur me propose mais de désirer et de découvrir moult autres petites choses qui me reconstruisent et qui ne se trouvent ni dans les pub ni dans les magazines : je me « tisse » une vie simple mais très riche au fond.
    Je pense que tu es dans la bonne direction.
    Sache tout de même que, hier soir, à la télé, Arte nous a présenté une très belle émission sur la Chine des empereurs et leurs armées… de terre cuite ! C’était bien, j’ai bien pensé à vous tous qui avez suivi l’ambulatoire au-dessus et tout autour.
    Allez ma belle, je vous embrasse tous et vous souhaite une bonne journée, très sincèrement.

    • Mais si, j’y crois carrément au déracinement à 600 km de chez soi (et même à beaucoup moins que ça), j’y crois au dépaysement, à la nécessité de tout réaménager dans sa vie, et de découvrir qu’on trouve son équilibre autour de nouveaux intérêts. Ce à quoi je ne crois pas c’est que ce soit (presque exclusivement) à cause de la dimension « culturelle » du changement qu’on doive tout chambouler intérieurement comme ça…

      Je vous embrasse bien fort aussi, continuez à jardiner et à Bricoler (avec un super grand B) et à goûter à la vie simple sans le Vercors mais dans les causses.

      Et rendez-vous cet été pour un saut dans votre coin !

  3. Je suis tout à fait d’accord avec ce qui est écrit ici. Je pense aussi que le fameux « expat blues » est lié à la nostalgie de sa vie d’avant. Et que ce n’est pas forcément lié au choc culturel.

    Par exemple, pour ma part, j’ai fait ma plus grosse déprime après mon premier retour en France, et non à l’étranger. Les changements de vie suivants se sont bien mieux passés.

    • Voilà qui me parle complètement… Mon retour définitif d’expatriation a l’âge de 11 ans a été un moment affreusement difficile, beaucoup plus que de vivre dans des pays étranges et étrangers, et je commence déjà à appréhender mes vacances de cet été. Peur d’être déçue, de me rendre compte que l’eau a déjà beaucoup coulé sous les ponts et que rien n’est déjà plus comme avant… Etape par étape, de petits déséquilibres en nouveaux équilibres la vie avance 😉

  4. Vous avez raison, c’est la perte de la vie d’avant qui est le plus difficile.
    Mon expérience m’a montré aussi que les plus grands changements se font en nous : nous sommes enrichis de nos expériences, bonnes ou mauvaises, d’avoir surmonté des craintes et des difficultés, d’avoir découvert une civilisation et une culture éloignée de la nôtre . Je suis rentrée différente, plus ouverte sur le monde et plus gourmande de nouvelles découvertes.
    Les expatriations que j’ai expérimentées étaient courtes, autour d’une année environ, sauf pour la Corée du Sud. Il était facile de rester une année dans l’enthousiasme et la découverte, le retour étant toujours proche.
    Ne redoute pas le retour petit scarabée : tu auras changé et nous aussi, mais c’est la règle de l’impermanence. Tu es et vous êtes attendus par ceux qui vous aiment et à qui vous manquez. A cet été !

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