50 ans après, une mémoire de la Révolution Culturelle

Hier 16 mai 2016 tombait le cinquantième anniversaire du coup d’envoi de la Révolution Culturelle. Il paraîtrait logique de ne pas fêter le début de cette période sinistre, condamnée officiellement par le Parti Communiste Chinois en 1981 (qui a dit que l’élection de Mitterrand n’avait pas créé de miracle ?). Et pourtant, et pourtant, il y a quelques jours la chorale des « 56 fleurs » a entonné sur la place Tian’an Men sa plus belle interprétation de « Pour naviguer en haute mer, il faut un timonier » , n°1 des hit-parades révolutionnaires de l’époque, hymne à la gloire du président Mao et du glorieux Parti. Petit événement musical inattendu qui n’est pas sans faire grincer des dents jusque dans les hautes sphères du Parti, nul ne pouvant réellement croire qu’on puisse pousser publiquement la chansonnette – encore moins politique – dans un tel lieu du simple fait de la négligence d’un stagiaire ou de la pause-pipi d’un garde polyurique. A moins que cela soit le fruit d’un élan pour la chanson kitsch dopé par la première diffusion du concours de l’Eurovision en Chine. Bref, certains pensent déjà qu’il pourrait y avoir quelque chose de pourri au royaume des mille fleurs. Et c’est là que Les cygnes sauvages peuvent venir rafraîchir la mémoire de ceux qui auraient oublié, ou mal compris, la nature de la Révolution Culturelle.

Livre fleuve et dense, écrit par Jung Chang dont je vous ai déjà vanté l’excellente biographie de l’impératrice Cixi, Les cygnes sauvages retrace l’histoire de sa famille sur trois générations : depuis sa grand-mère devenue concubine malgré elle d’un général (ou seigneur de la guerre) de l’ancien régime impérial, jusqu’à elle en passant par ses parents, devenus hauts cadres du nouveau régime communiste chinois. Je vous avoue que si j’ai trouvé un intérêt historique à la vie de sa grand-mère, sur fond de description de la condition des femmes en Chine au début du 20ème siècle, la description de toute la période d’occupation de la Mandchourie par le Kuomintang m’a semblé un peu longue et pesante (trop de chiffres, trop de faits historiques, pas assez d’histoire familiale). Il faut vraiment passer au-delà de ce passage car en revanche toute la partie relatant la rencontre de ses parents – communistes fervents et purs – leur accession à des postes de cadres du Parti puis l’enfer dans lequel toute la famille s’est trouvé prise du fait des purges successives de la Révolution Culturelle est littéralement passionnante.

D’abord parce que comme tout témoignage il rend vivant et compréhensible les soubresauts de l’histoire et ses conséquences concrètes dans la vie des gens et leur manière de concevoir le monde. Ensuite parce qu’il donne à voir de l’intérieur la logique folle de la Révolution Culturelle, sorte de monstre réclamant à intervalles réguliers de nouvelles victimes, quitte à les fabriquer de toutes pièces selon une politique du chiffre (chaque section politique devant fournir un quota prédéterminé de droitistes, ennemis du peuples, suppôts du capitalisme, etc.). Mais au-delà de la description des événements et de leur enchaînement historique, ce qui me semble être à la fois le plus intéressant et le plus touchant dans ce livre est ce que l’auteur – jeune adolescente à l’époque – nous expose de la construction et de l’évolution de sa pensée au fil des événements.

Elevée par des parents communistes convaincus et hauts cadres, éduquée dans des écoles de la nouvelle Chine, Jung Chang (on devrait dire Chang Jung à la chinoise) est l’enfant d’un système totalitaire et se construit intellectuellement avec l’idée d’un Parti infaillible et plaçant l’intérêt du Peuple au plus haut, avec au dessus de tout l’adoration d’un président Mao paré de toutes les vertus, sorte de Dieu fait homme. Avec le Grand Bond en Avant et la terrible famine qui s’ensuit, les premiers doutes naissent en elle, mais elle protège encore farouchement l’idée d’un Mao parfait et simplement mal informé. Lorsque la Révolution Culturelle éclate, que les cours sont supprimés, ses parents emprisonnés, torturés, qu’elle doit intégrer les gardes rouges et participer à des séances de critique collective abjectes, assister à la brutalité, la mesquinerie, la vengeance de ses congénères, elle n’arrive pas encore à croire que le président Mao y soit pour quoi que ce soit. Ce sont les autres, tous les autres qui dévoient l’idéal communiste et l’organisation du Parti, mais elle continue à y croire malgré elle. Son père lui-même continuera à croire à l’idéal communiste jusqu’à son dernier souffle, malgré des années de travaux forcés dans des camps de rééducation. Elle continue à donner le change aux gardes rouges, bien qu’elle se débrouille pour en faire le moins possible et continue son travail de détachement intérieur. Lorsque Mao meurt en 76 et que tombe enfin la « bande des quatre », dirigeants officiels de la Révolution Culturelle, elle finit de se libérer de l’emprise mentale que le régime avait sur elle en comprenant que si la bande des quatre a pu agir impunément et si longtemps c’est qu’ils avaient en réalité toujours été cinq… Le plus beau témoignage de ce livre tient pour moi dans ce parcours intellectuel et affectif d’une adolescente, et dans cette libération du totalitarisme par la révolution intellectuelle intérieure qu’elle a su effectuer seule dans cette période où parler et penser par soi-même exposait au pire.

Elle se saisira ensuite de la première opportunité qui s’offrira à elle pour partir étudier à l’étranger, et ne reviendra dès lors dans son pays natal qu’en visiteuse. Mariée aujourd’hui à un historien irlandais, Chang Jung écrit et enseigne. Avec Les cygnes sauvages, vendus à des millions d’exemplaires dans le monde, elle a contribué à faire connaître à l’extérieur de la Chine la réalité concrète de ce que fut la Révolution Culturelle, bien au-delà de la fascination romantique de nos « maos » soixante-huitards pour le petit livre rouge. Dans l’espoir que plus jamais ne résonne officiellement nulle part « Pour naviguer en haute mer, il faut un timonier« .

Alors si chaque 16 mai on chantait tous du Nana Mouskouri en entonnant « quand je chante, je chante avec toi liberté… » ?

 

A lire : Les cygnes sauvages, seule dans l’enfer de la révolution culturelle, Jung Chang, Pocket, 640 pages.

Source image : Affiche de propagande datant de la révolution culturelle (collection de Victor Robert Lee), et couverture du livre de Jung Chang.

GrandBondMilieu_revolution_culturelle

6 Comments

    • Je ne classerai pas vraiment ce livre dans la catégorie « littérature » mais plutôt « documents », mais j’encourage néanmoins vivement à se mettre ou remettre à la littérature chinoise, à l’approche de l’été ça me parait une excellente résolution 🙂

  1. Tu as véritablement un don pour mettre les gens à la lecture. Et des lectures avec de supers sujets! Des lectures qui nous enseignent. ( Rien que ça, oui, voilà je m’emballe)

    Bon, je dois t’avouer que pour lire ce genre d’opus (soyons fou), je ne suis pas dans les meilleures dispositions ( comprendre que lire autre chose que Bridget Jones lors des réveils nocturnes voire le reste de la journée me semble encore inapproprié =) ) … Pourtant, j’ai bien bien envie et donc je vais le commander. Il rejoindra gentiment ses copains livres qui attendent mes yeux.

    Bonne journée =)

    • Euuuuh, oui, je confirme : 640 pages de révolution culturelle au style parfois plus fonctionnel que littéraire, c’est peut-être pas (encore) tout à fait le moment (surtout que Bridget Jones, franchement on n’a encore rien fait de mieux en chicklit)(dixit la fille qui n’a presque lu que ça en chicklit). Bref, prends ton temps, mais c’est une lecture qui vaut le coup…
      Bon pouponnage !

  2. Ta lecture me rappelle encore une fois Shan Sa (ça ne se voit pas trop que je suis fan de l’écrivain?) et sa Porte de la paix céleste, son premier roman en langue française, je crois. Merci, encore un livre que tu me donnes envies de potasser. J’ai une liste à ne pas en finir!

    • De rien, et il faut vraiment que j’aille m’acheter un exemplaire de Shan Sa en profitant de mon (bref) retour au pays cet été histoire de rallonger ma propre liste de lecture…

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