Apprendre à lire en CP bilingue : le bilan

Si vous avez suivi depuis le début et appris par coeur les déjà 232 billets de ce blog, vous vous rappelez que dans nos questionnements par rapport à la scolarisation des enfants en Chine il y avait la question du bilinguisme. Shanghai offre de ce point de vue là pléthore d’offre, que ce soit au Lycée Français ou dans d’autres structures internationales, et que ce soit en français-anglais, français-chinois ou anglais-chinois. On aurait presque trop l’embarras du choix, surtout quand on arrive et qu’on doit gérer en même temps 36 000 autres questions toutes aussi cruciales. Nous avions alors tranché d’une manière presque classique : section bilingue français-anglais au Lycée Français puisque notre fils entrait en grande section et que ça nous semblait le bon moment. A l’époque, tout pétris que nous étions encore des a priori qui entourent le bilinguisme en France, nous nous disions que nous n’aurions pas fait ce choix s’il était rentré en CP cette année là. Mais à la lumière de notre expérience en la matière, je peux dire aujourd’hui que cet a priori était en grande partie infondé et qu’apprendre à lire et écrire en deux langues est en fait une vraie chance pour nos têtes blondes et moins blondes. A la fin de notre deuxième année chinoise, je vous livre donc un petit bilan d’une année de CP bilingue.

Voilà en gros quelles étaient nos idées avant que notre aîné de Beauté Brune ne fasse son CP et n’apprenne donc à lire et à écrire en deux langues simultanément. Tout d’abord, et comme l’immense majorité de nos compatriotes, nous étions convaincus que l’année de CP était absolument cruciale dans l’apprentissage de la lecture-écriture et qu’il valait mieux pas compliquer la tâche d’un enfant en en rajoutant avec une seconde langue. Bien entendu nous étions convaincu qu’il était impossible (ou presque) d’apprendre à lire et écrire en même temps qu’on apprenait une langue et qu’il fallait savoir parler une langue avant de pouvoir l’écrire. Ensuite même si nous ne le formulions pas aussi clairement nous pensions qu’éventuellement des enfants particulièrement doués intellectuellement pouvaient dans certaines conditions réaliser cette prouesse de devenir lecteur en milieu bilingue mais qu’il n’y fallait pas songer pour les autres (les moins doués, les moins « performants » en français, les plus socialement défavorisés). Jusque là nul doute que chacun reconnait les grandes lignes de nos croyances scolaires bien françaises, qui expliquent en grande partie pourquoi encore aujourd’hui on n’apprend que rarement l’anglais avant l’âge de 11 ans (et pourquoi nous finissons par être aussi nuls en langues) et pourquoi les sections bilingues sont officiellement considérées par le Ministère de l’Education Nationale (et officieusement par beaucoup de français) comme « élitistes ».

A l’épreuve de la pratique, voilà ce que nous avons pu observer chez notre fils au cours de cette année. D’abord, ses deux maîtresses (l’une française l’autre américaine) ont organisé l’enseignement de manière pragmatique et concertée : commençant par l’enseignement (essentiellement syllabique) de la lecture du français, plus complexe en terme phonologique que l’anglais, la lecture de l’anglais n’ayant été abordé que plusieurs semaines après la rentrée. Curieusement, alors que j’aurais spontanément eu peur de la possible confusion entre les deux systèmes de lecture ou d’une surcharge d’information, j’ai vu Beauté Brune jongler immédiatement et habilement entre les deux langues, s’appropriant les phonèmes comme un jeu et faisant finalement très peu d’erreurs dans une langue comme dans l’autre. Il y prenait un plaisir évident et les devoirs ont rarement dépassé 5 à 10 mn par jour. Ce qui était travaillé dans une langue l’était aussi dans l’autre, et un système de similitudes / différences entre les deux systèmes de lecture s’est vite et facilement construit pour lui. En parallèle il a également appris une trentaine de caractères chinois, qu’il peut également lire et écrire sans difficulté.

A la fin de l’année, malgré un horaire en français inférieur de moitié à celui d’une classe de CP unilingue il sait parfaitement lire en français comme en anglais, et au-delà du déchiffrage il comprend ce qu’il lit et est capable de traiter facilement les informations d’un texte. S’il était une exception on pourrait crier au miracle ou au génie, mais les maîtresses nous ont bien précisé que tous les enfants de la classe étaient dans ce cas et qu’ils avaient tous extrêmement bien réussi leur année (précisons immédiatement qu’au LFS* l’inscription en section bilingue n’est soumise à aucun test d’intelligence ou de capacité scolaire, même s’il est évidemment préférable de parler au moins un peu anglais au préalable). Je rajouterai que radio-moquette-LFS a fait parvenir à mes oreilles que les élèves du CP unilingue avaient à la fin de l’année un moins bon niveau de lecture en français que les bilingues. L’honnêteté m’oblige à dire que j’ignore si radio-moquette dit vrai ou s’il s’agit plus humainement de l’expression d’une fierté parentale quelque peu excessive…

Pour ne pas mourir idiote, j’ai tout de même fini par lire quelques articles sur la question du bilinguisme et de l’apprentissage de la lecture, et voilà quelques éléments qui éclairent d’un jour plus scientifique ou académique les avantages d’un apprentissage bilingue de l’écrit. En avant pour quelques faits contre-intuitifs. A commencer par le fait que contrairement à nos idées reçues françaises les études montrent que non seulement il n’y a pas d’inconvénient à apprendre deux codes écrits en même temps (de la même manière qu’on peut apprendre deux codes oraux en même temps, le bilinguisme oral étant même une situation majoritaire dans le monde à défaut de l’être en France), mais qu’on observe même une amélioration nette des « résultats » en lecture et écriture chez les enfants apprenant en deux langues. Et que cela n’aggrave ni ne crée de confusion, dyslexie et autres problèmes psycho-neurologiques particuliers. Première raison : le code écrit est une deuxième langue, même dans notre français phonologique, et non une prolongation directe de la langue orale. Ce qui saute aux yeux en chinois est aussi valable en français : l’écrit n’est pas l’extension de l’oral mais sa traduction. Il a ses codes (ponctuation, graphisme, etc) qu’un enfant peut mieux repérer en les observant dans deux langues en même temps (oui je sais, c’est fou). Deuxième raison : il y a plus en commun entre deux codes écrits (le français écrit et l’anglais écrit par exemple) qu’entre deux langues orales, ce qui permet à l’enfant de se construire une conscience que l’écrit n’est qu’une représentation particulière de l’oral, et donc de jongler avec la chose écrite plus vite.

Autre idée contre-intuitive : l’accès à l’écrit ne dépend pas directement du niveau de maîtrise de la langue orale, puisqu’il s’agit en réalité d’une « autre » langue (encore une fois, c’est évident en chinois). Autre élément : il n’y a visiblement pas de bonne ou de mauvaise deuxième langue pour ce bilinguisme. Anglais, allemand, espagnol, chinois, arabe ou langue régionale peuvent jouer ce rôle de « miroir » de la langue maternelle dans l’apprentissage de l’écrit. Et cerise sur le gâteau : les élèves apprenant en bilingue ont aussi de meilleurs résultats en mathématiques que leurs camarades monolingues, grâce à une stimulation et une mobilisation cognitive différente (et non par sélection préalable des élèves ou enseignement élitiste). Nos amis canadiens – pour ne citer qu’eux – qui ont des dizaines d’années de recul et d’expérience en ce domaine peuvent en attester. Et si vous avez envie d’aller creuser de ce côté là, je vous indique ci-dessous quelques références pour aller plus loin…

Bref, après une année assez galère en GS bilingue – mais tout le monde n’a pas un enfant aussi compliqué que Beauté Brune – et une année de CP bilingue je suis aujourd’hui convaincue des bienfaits du bilinguisme pour l’apprentissage des enfants en général et dans la maîtrise de l’écrit en particulier. Apprendre une seconde langue très tôt n’est pas uniquement un « plus », un avantage (concurrentiel et/ou culturel) par rapport à d’autres futurs adultes sur le marché du travail mondialisé de dans 20 ans mais l’ouverture sur un mode de pensée plus riche. Et si nous devons quitter Shanghai avant que Beauté Blonde ne fasse lui aussi un CP bilingue, je crois que je vais beaucoup le regretter pour lui…

 

* LFS : Lycée Français de Shanghai

Quelques lectures pour en savoir plus : Lire, écrire, apprendre en deux langues de Jean Duverger ; Le défi des enfants bilingues de Barbara Abdelilah-Bauer ; La lecture bilingue développe l’autonomie de l’apprentissage – entretien avec Rebecca Ricault, professeur d’anglais.

GrandBondMilieu_lecture_CP_bilingue

13 Comments

  1. Super interessant ton article et ton analyse! C’est exactement ce qu’il me fallait parce que ce sont exactement les questions que je me pose! Ce me permet de mieux voir ou je vais pour les annees qui suivent! Merciii!!
    Sinon, question de curiosite pure… Comment est aborde le chinois ecrit a l ecole?… En lisant entre les lignes, les eleves ne semblent pas sinophones du tout… Du coup la « traduction » en caractere doit etre un peu abstraite ou relever du dessin?… (Mes enfants sont un peu plus petits, mais j’ai l’impression qu’ils « ecrivent » le francais et l’anglais alors qu’ils « dessinent » le thai… c’est bizarre… ca le fait chez toi aussi?)
    Et comment se poursuit l’etude du mandarin sur les annees qui suivent?

    • Merci pour ce gentil commentaire, et contente que notre expérience puisse servir à quelqu’un… Quant à l’apprentissage du chinois écrit, il est identique à celui des petits chinois (à ceci près que les « CP » chinois apprennent 500 caractères la première année contre 30 pour nos petits français) : c’est un apprentissage uniquement graphique et par coeur, on apprend à tracer chaque caractère trait par trait dans le bon ordre et avec sa prononciation (ce qui n’est finalement pas si différent de l’apprentissage du tracé d’une lettre quand on y réfléchit bien…). D’ailleurs en chinois lire se dit « kan », et c’est le même mot (et idéogramme) que voir, ça dit tout…
      Et pour la langue parlée, les enfants apprennent parallèlement le chinois oral. Ils ne sont évidemment pas parfaitement sinophones mais ils parlent un peu chinois tout de même. Et ils continueront à apprendre le chinois à raison de 2h par semaine, oral et écrit, tant qu’ils seront au Lycée Français de Shanghai…

      • Ah oui! C’est chouette qu’ils apprennent vraiment a « ecrire », en chinois, alors, et de facon suivie au cours de leur scolarite! Peut-etre que ca leur donnera le gout de continuer 🙂 … Comme dans ton exemple de « kan », je trouve que l’ecriture, en mandarin, ouvre des portes vraiment interessantes sur la civilisation chinoise!

    • Oui, c’est génial, mais ne nous leurrons pas : si son coût n’était pas pris en charge par l’entreprise de MMM je ne suis pas sûre qu’on aurait pu faire ce choix coûteux. Et si on était dans une ville éloignée en Chine ils auraient été scolarisés en anglais uniquement (dans le meilleur des cas). Et si on était dans un pays européen avec l’intention d’y rester un peu longtemps comme vous, le choix d’une école locale serait évidemment à envisager, il n’y a pas une seule bonne réponse à cette question d’où scolariser ses enfants… Mais effectivement on a la chance d’être plutôt content de ce qu’ils ont pour l’instant 😉

  2. Coucou, ton article est super intéressant. J’ai constaté la même chose que toi. C’est souvent nous qui leur mettons des freins alors que nos petits s’adaptent avec une facilité dont je suis totalement admiratrice voire jalouse 🙂

    • Ils ont de bonnes aptitudes d’adaptation c’est vrai, mais il ne faut pas non plus sous-estimer les efforts colossaux d’adaptation que ça leur demande au début (on a bien payé pour le savoir l’année dernière vu les difficultés de notre grand à accepter de rentrer dans l’apprentissage de l’anglais pour lequel il avait pourtant largement les capacités intellectuelles, mais affectivement c’était beaucoup plus difficile pour lui…). Mais je suis bluffée par la complémentarité de l’apprentissage des deux écrits en même temps, j’aurais continué à être dubitative si je ne l’avais pas vu de mes yeux.

  3. Bonjour
    Merci beaucoup pour votre article. Notre fille rentre en CP à Johannesburg et va suivre un enseignement bilingue. Nous nous sommes donc posés les mêmes questions que vous. Merci pour votre éclairage

  4. Bonjour, j’aimerais savoir de quelle étude il s’agit lorsque vous parlez de cela : les études montrent que non seulement il n’y a pas d’inconvénient à apprendre deux codes écrits en même temps (de la même manière qu’on peut apprendre deux codes oraux en même temps, le bilinguisme oral étant même une situation majoritaire dans le monde à défaut de l’être en France), mais qu’on observe même une amélioration nette des « résultats » en lecture et écriture chez les enfants apprenant en deux langues. Et que cela n’aggrave ni ne crée de confusion, dyslexie et autres problèmes psycho-neurologiques particuliers.

    • Ouh la, vous me posez une colle : j’ai écrit ce billet il y a 8-9 mois et je suis bien incapable de me souvenir à quel article ou ouvrage je me référais précisément en écrivant ce paragraphe. Vous pouvez déjà tenter de lire les trois références que j’ai mises en bas de page, et pour aller plus loin la bibliographie qui est citée à la fin de ces articles.
      Merci d’être passée !

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