Mr Spock n’est pas mort : je suis sa mère

Leonard Nimoy peut bien partir explorer l’ultime frontière tout seul s’il le veut, moi je soutiens que Mr Spock n’est pas mort. Et je suis bien placée pour le savoir puisque je suis sa mère figurez vous. Jusqu’ici je l’ai appelé Beauté Brune pour faire un peu profil bas sur internet mais je n’ai aucun doute, et pas uniquement parce que les coiffeurs chinois coupent des franges d’une parfaite rectitude au milieu des fronts des petits garçons. Beauté Brune ne se contente pas d’avoir la coiffure de Mr Spock, il est son incarnation vivante : son esprit vit en lui, sa pensée s’exprime par sa bouche, il EST lui. Ce qui techniquement fait de moi la mère du demi-vulcain le plus célèbre de l’univers et donc logiquement de MMM un vulcain totalement authentique (d’ailleurs maintenant que j’y pense, sa mère m’avait bien dit qu’il y avait un petit quelque chose du côté de la forme de ses oreilles quand il était petit…).

Donc Beauté Brune est Mr Spock. Ça a l’air classe dit comme ça, mais au quotidien il se trouve que Spok n’est pas toujours d’un commerce facile. Notre aîné regarde depuis toujours le monde avec une acuité particulière, remarquant ce qu’on ne voudrait pas qu’il y voit et nous posant des questions existentielles ardues dès qu’il a su parler. A trois ans, il a commencé à nous questionner sur la mort.  Pas juste une fois en passant comme ça, non, très sérieusement et très répétitivement. Il y avait un mystère là-dessous pour lui, et qui dit mystère dit l’esprit doit exercer ses dents dessus jusqu’à ce que ça devienne pleinement intelligible et logiquement acceptable. Pendant des mois, de très longs mois nous avons donc eu droit très souvent et si possible à froid à « et pourquoi on meurt ? Et où on va quand on est mort ? Et comment ça se fait que le papa de papa il est mort ? Et à part être vieux, on peut mourir de quoi d’autre ? Et on peut aussi être tué ? Et pourquoi il y a des méchants qui veulent tuer d’autres gens d’abord ? Et les microbes, à quoi ils servent à part à rendre malade ? Et tu connais quoi comme maladie grave ? Et quoi d’autre ? Et pourquoi il y a aussi des petits bébés qui meurent ? », etc. , etc., et on recommence depuis le début jusqu’à ce que sa logique imparable vienne (temporairement) à bout du sujet, et sans aide divine je vous prie : l’aide divine c’est pas logique, c’est pas Spock.

A quatre ans en traversant la rue, il a regardé une très veille dame qui venait en sens inverse et il a commenté sans sourciller « cette dame elle est très vieille, elle est prête à être morte ». Son corps peut-être, mais MMM et moi espèrons très fort qu’elle était un peu sourde parce qu’il n’est pas si certain qu’elle ait été absolument prête. Bon, la mort étant est à peu près réglée, il est passé à un nouveau sujet d’intérêt scientifique dans la continuité du premier : le corps humain. Et les organes, et les globules rouges, et les plaquettes, et les hormones, et les macrophages, et le fibrogène et la fibrine, et les mitochondries, et révisions pour tout le monde du programme de terminale : « mais si maman enfin, tu te rappelles pas, les mitochondries ça sert à stocker l’énergie de la cellule, t’as oublié ou quoi ? » (aaaaaah oui, suis-je donc bête et vieille). Il faut se rendre à l’évidence : face à un demi-vulcain, une petite humaine comme moi, même de pas trop mauvaise qualité, ça ne fait pas le poids. Notez bien que le papa vulcain n’en mène pas large tous les jours non plus, il y a quand même une justice galactique.

Et alors, ça donne quoi Spock à cinq ans ? Et bien il sait parfaitement faire la différence entre un diplodocus et un brachiosaure, il explore les fusées et les galaxies (probablement un début de quête identitaire), s’intéresse aux robots ou au principe des tables de multiplications, bref, il suit son petit bonhomme de chemin de Spock. Côté questionnements existentiels, au programme de cette année nous avons la guerre, celle de 39-45. Ne me demandez pas comment c’est venu, je ne me rappelle même pas dans quel contexte on a laissé échappé qu’un jour il y a très longtemps la France et l’Allemagne ont été en guerre (je crois qu’on s’est enferrés là-dedans en parlant de la construction de l’Europe, rétrospectivement c’était peut-être une erreur cette idée de lui expliquer la construction européenne). Nous avons donc de longues conversations sur « et pourquoi l’Allemagne elle a fait la guerre avec la France d’abord ? Et il y a beaucoup de gens qui sont morts pendant la guerre ? Ils sont morts avec des fusils ou avec des bombes ? Et pourquoi l’Allemagne elle était dirigée par un monsieur très fou qui voulait tuer beaucoup de gens ? etc., etc. » Bon, on essaye de répondre mais sans trop en dire non plus (pas facile quand Spock vous tient sous son regard-laser-perspicace). Parfois on croit qu’on est tiré d’affaire parce qu’il n’en parle plus pendant des semaines et un matin au petit déjeuner il nous cueille à froid avec l’air de me demander de lui passer la confiture : « Maman, le monsieur très fou qui dirigeait l’Allemagne il a aussi tué des enfants ? » Un ange passe… Réflexion ultra-accélérée de la mère non-vulcaine : le mensonge est contraire à mes principes éducatifs donc il faut que je réponde quelque chose de vrai, mais franchement le Zyklon B c’est pas de son âge, qu’est-ce que je dis, qu’est-ce que je dis ? Sobrement mais un peu crispée : euh oui mon chéri, il a aussi tué des enfants. Ils sont morts à cause des bombes ? C’est ça mon chéri, à cause des bombes. C’est très bien ça les bombes, enfin vous me comprenez : c’est quand même un peu moins pire comme explication que le Zyklon B et ce n’est un mensonge que par omission, mes principes sont saufs.

Cinq ans pour notre Beauté Spock c’est aussi l’âge des premières questions sur les religions. Et là, quand on part en vacances (en Thaïlande par exemple) on a intérêt à bosser nos sujets avant parce que les visites culturelles ça tourne vite à la soutenance de thèse. Tu peux me raconter l’histoire de Bouddha ? Euh oui mon chéri, alors c’est l’histoire d’un prince qui s’appelait Siddharta Gautama et patati et patata. Bon, maintenant tu me racontes l’histoire des autres bouddhas ? Euh, et bien, c’est à dire que cette nuit j’ai dormi au lieu de relire mes notes, mais je peux te parler un tout petit peu d’Avalokiteshvara si tu veux. Et il est mort depuis longtemps ce Bouddha ? Et tu peux me dire comment il est mort ? Euh, à l’instant t non, il faudra que je trouve un livre là-dessus, d’accord ? Mais pourquoi tu peux pas répondre maintenant ? Et bien c’est parce que je n’ai pas eu le temps de finir ma thèse d’histoire bouddhique, j’étais trop occupée à avancer celle sur les mécanismes énergétiques de la mitochondrie mon chéri. Et ça ne s’arrête jamais vraiment : le lendemain ma Beauté avait tout téléchargé dans la matrix et au temple suivant il me demande « bon, aujourd’hui tu peux me raconter l’histoire d’Avalokiteshvara, parce que celle de Siddharta Gautama je la connais maintenant ». Et flûte, je le savais qu’il fallait que je révise mes notes au lieu de dormir bêtement cette nuit… Combien de temps il m’a fallu à moi au fait pour arriver à prononcer Avalokiteshvara correctement ? Des semaines ? Je ne viens que de la planète Terre, ne pas oublier ça, je viens de la planète Terre…

A notre retour à Shanghai il a semblé ranger ses questionnement, puis il y a quelques jours il m’a expliqué très sérieusement, sans introduction, comme il sait le faire : « tu sais maman, Siddharta Gautama il l’ont appelé Bouddha parce qu’il savait très bien expliquer aux autres comment arrêter de faire la guerre, c’est pour ça qu’il l’ont appelé Bouddha, parce qu’en vrai c’était toujours un prince mais les autres ils l’ont appelé Bouddha ». Il y a une profondeur en Spock qui m’éblouit et m’effraye en même temps. Dans la foulée il nous a affirmé « la boue ça n’existe pas en vrai, c’est de la terre et de l’eau, mais la boue ça n’existe pas ». Son papa vulcain l’a contredit au premier degré mais moi la portée philosophique de son affirmation me plonge encore dans des abîmes de réflexion… La boue ça n’existe pas : je me demande si mon fils de cinq ans n’a pas saisi spontanément ce qu’est la Vacuité.

Alors évidemment, vous comprenez bien avec tout ça que ne pas arriver à parler anglais d’un claquement de doigt c’était particulièrement intolérable pour lui, scandaleux pour tout dire. Et un Spock en colère, ça fait son possible pour rester de marbre à l’extérieur mais ça bouillonne d’autant plus furieusement à l’intérieur. Et fatalement au bout d’un moment le marbre craquelle, explose et projette des petits éclats partout. On dira ce qu’on voudra, c’est pas facile tous les jours d’avoir un côté vulcain… Mais un voyage à bord de l’Enterprise sans Spock, ça n’aurait vraiment pas la même saveur pas vrai ?

Aller, longue vie et prospérité amis terriens ! Je vais de ce pas me mettre en quête du Cap’tain Kirk, Beauté Brune se sent d’humeur pour une petite conversation galactico-scientifique et cette fois je passe mon tour.

 

GrandBondMilieu_Spock

6 Comments

    • Mon petit doigt me dit que le reste de ta famille n’était pas encore au courant non plus, mais il n’est jamais trop tard pour découvrir sa vraie identité, c’est un vrai plus dans la vie…

  1. Extraordinaire!
    L’enfance est un merveilleux moyen pour les adultes de plonger ou replonger dans des questionnements jamais achevés!

  2. Je découvre les origines (cachées) de MMM avec surprise et grand intérêt … En génétique animale il y a toujours deux apports ; donc la planète Vulcain est-elle la raison unique des caractéristiques de Mini-Spock ???
    Je me sens forcément responsable d’une partie de la chaîne génétique. Responsable ?? Coupable ???
    C’est vrai que Mini-Spock est tout sauf mou et terne. Mais vous n’êtes vraiment pas du genre à vous contenter d’une vie calme, quelconque, terne, inintéressante …. Alors il faut dire merci à Mini-Spock de vous -et nous forcer- à réviser nos bases car sa logique est implacable !!! … comme son énergie !
    Je l’aime ce lutin/gremlin/Spock…
    Et Beauté Blonde que j’aime autant : va-t-il suivre et mettre ses pas dans ceux de son grand frère ?

    • 🙂 Pour Beauté Blonde, s’il pouvait éviter de nous révéler son côté vulcain pendant encore un petit moment on ne serait pas contre, il nous fait déjà le festival du Dragon-Scorpion en phase d’opposition ça nous suffit bien pour l’instant. A chaque année sa petite surprise éducative, pour le petit on se réserve pour l’année prochaine…

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