Immigrés intérieurs en Chine : l’impitoyable système des hukou

Je n’avais pas particulièrement prévu de vous parler du hukou – le passeport intérieur chinois réservé aux chinois – ni d’aucun autre point relatif à l’organisation administrative de la Chine vis à vis de ses ressortissants d’ailleurs. Il me semblait que nos propres déboires administratifs devaient largement suffire à votre bonheur, ils suffisaient amplement au nôtre. Jusqu’à cette conversation récente avec notre ayi qui a mis d’un coup en pleine lumière cette question et m’a fait sentir la nécessité de mettre ça sur la table.

Vous avez suivi, notre ayi travaille pour nous depuis deux ans maintenant. Elle est à la fois notre bonne fée du logis, notre cordon bleu chinois et la nounou affectueuse de nos enfants. Sans avoir une relation totalement amicale avec elle, nous discutons régulièrement – dans la limite de mes compétences en mandarin – de son fils, son mari, sa vieille maman, ses neveux et nièces, bref des petits riens (et des grands drames parfois) de la vie. On n’échange pas avec beaucoup de subtilité vu mes compétences linguistiques, mais au besoin on complète avec des outils de traduction et l’un dans l’autre on arrive à se comprendre et à s’intéresser à la famille et aux traditions de l’autre. Sans compter l’affection que je lui porte du simple fait qu’elle s’occupe tendrement de mes enfants qui lui rendent bien son amour.

Ayi a un fils de treize ans dont elle nous a régulièrement parlé. Un grand garçon pas très investi en classe, hyper-gourmand, qui peut dévorer en une heure le kilo de chocolat qu’on lui a ramené de France, qui semble adorer sa maman qui le lui rend bien. Ayi est originaire de la province du Jianxi où vivent encore sa mère et ses frères et soeurs dans une zone rurale. Ceci pourrait n’être qu’un détail, un élément de vie parmi d’autres, mais il vient de prendre brutalement une place centrale dans sa vie à cause de ce système des hukou.

Mis en place dès les débuts de la Chine communiste, le hukou est une sorte de passeport que détient chaque chinois, une sorte de « visa intérieur » qui le rattache à sa province d’origine et lui ouvre des droits (école, droits sociaux) mais uniquement là où il est enregistré. Corrolaire : le système vise à réguler, pour ne pas dire strictement limiter, les flux migratoires des zones rurales à destination des grandes villes. Les migrants chinois (pauvres et ruraux) ou min gong qui fournissent aujourd’hui l’essentiel de la main d’oeuvre peu qualifiée et bon marché des des grandes villes (ayis pour les femmes, ouvriers du bâtiment pour les hommes, main d’oeuvre en usine pour tous) n’ont donc par exemple pas les mêmes droits sociaux que les citadins. Pas le droit d’y résider notamment, et surtout pas le droit d’y scolariser leurs enfants qui fréquentent dans le meilleur des cas des écoles spéciales migrants, dans le pire des cas sont laissés « en arrière » dans les zones rurales à la charge des grands-parents.

Ce système administratif a créé un nombre incommensurable d’orphelins géographiques (ils sont estimés à plus de 60 millions) appelés « enfants laissés à l’arrière » (liushu ertong). Cette situation pose aujourd’hui un problème de taille à la société chinoise, ces enfants délaissés présentant curieusement des troubles psychiques et une propension bien plus grande à la criminalité et à la désocialisation que les enfants élevés par leurs parents. Mais le système des hukou résiste, malgré une prise de conscience et des remises en cause internes de plus en plus fortes. Et à cause de ce système depuis cet été le fils d’ayi vit dans le Jianxi. J’ai cru au début qu’il s’agissait d’un éloignement temporaire, que ses parents l’avaient placé dans un internat de rattrapage scolaire d’été pour l’aider dans ses études. J’avais mal compris : il va vivre en internat pour les six prochaines années, à des centaines de kilomètres de ses parents qui auront au mieux les moyens d’aller le voir quelques petites fois par an. Parce qu’il ne peut pas poursuivre ses études à Shanghai. Et de savoir qu’ils pleurent l’un et l’autre d’être séparés, de savoir qu’elle va continuer à s’occuper de mes garçons quand elle est privée du sien, ça me bouleverse et me révolte.

Cela me révolte d’autant plus que nous sommes totalement impuissants à l’aider. On ne négocie pas avec les autorités sur la question des hukou. Shanghaien il n’est pas, il vivra donc loin de ses parents. Sauf si les autorités mettent enfin en place la réforme – annoncée depuis longtemps – de ce système. J’apprends d’ailleurs à l’instant que Pékin vient (enfin) d’assouplir le système, permettant aux mingongs qui y ont un travail stable depuis 6 mois d’obtenir leur hukou pékinois et les droits qui vont avec. Alors je vais croiser les doigts très très fort pour que Shanghai fasse vite la même chose et qu’ayi et son fils puissent être à nouveau réunis. Vous croisez les doigts avec moi ?

 

Est-ce que les gens naissent égaux en droit à l’endroit où ils naissent ? Est-ce que les gens naissent pareil ou pas ?

Source photo : Eyevine

GrandBondMilieu_hukou_enfant

18 Comments

  1. C’est vraiment un article qui explique bien la situation. C’est une chose de le savoir mais ça met un claque quand on connait quelqu’un qui est touché. Ma collègue dont je suis la plus proche vit une situation similaire. Ce n’est pas une question de Hukou mais d’argent. Son bébé a 22 mois et elle ne peut la voir que tous les trois mois (au mieux) depuis sa naissance car elle doit travailler sur l’île où je suis. C’est tellement cruel.

    • Une claque, c’est bien le terme. Et c’est encore plus un crève-coeur quand on a soi-même des enfants… La vie en Chine est souvent infiniment plus dure que tout ce que nous pouvons connaître en France.

  2. J’ai toujours pensé que le fait de laisser les enfants à la campagne étaient un choix financier; non voulu par ailleurs. Car le coût d’un enfant à Shanghai est autrement plus cher que dans une ville de campagne, non ?
    Article intéressant, merci.

    • C’est effectivement plus cher d’élever un enfant à Shanghai quand on doit payer son école quand on en trouve une (alors qu’elle est gratuite pour les Shanghaiens), qu’on ne peut pas le faire soigner gratuitement, etc… C’est donc un « choix » des familles qui est extrêmement contraint par les choix politiques qui ont été faits en haut lieu. Sans compter que ces enfants n’ont pas le droit de postuler pour les universités des grandes villes et sont donc coincés en bout de course par leur hukou combien même ils arriveraient à passer l’équivalent du bac sur place…

  3. J’avais pris conscience de tout ça en lisant le livre « la promesse de Shanghai » qui te donne une énorme claque et te fait bien redescendre de ton nuage… On peut croiser les doigts pour ton ayi mais j’ai bien peur que cette réforme soit juste une carotte pour faire marcher le système.

    • Possible que ce soit une carotte, mais n’oublions pas que le régime central n’a qu’une idée en tête : garder le calme social (pour sauver sa peau et son pouvoir)… Vu que ces enfants font de plus en plus de vagues (il y a eu des cas dramatiques de suicides d’enfants qui ont été ultra-médiatisés sur les réseaux sociaux), le gouvernement a annoncé il y a quelques mois qu’il ferait quelque chose pour les prendre en charge, et là bim : ça bouge à Pékin. Ce n’est pas par altruisme mais sans doute pour tuer dans l’oeuf une contestation intérieure qui commence à faire un peu trop de bruit…
      Et au fond, peut importe pourquoi il le font tant qu’ils le font…

  4. Je suis moi-même en plein dans ces problématiques.

    J’ai embauché récemment une jeune PhD, qui a étudié et fait sa thèse à Shanghai, et qui est en train d’essayer d’obtenir son hukou de Shanghai. Malgré ses hautes qualifications, il a été très difficile pour son dossier de ce faire accepter, notre boîte étant « trop petite ». J’ai halluciné quand j’ai vu toutes les conditions. Bref, ils font vraiment de « l’immigration très très sélective ». Après moult péripéties, elle a finalement pu déposer son dossier. Il faut maintenant environ 2 mois pour voir s’il sera accepter.

    Quand on voit à quel point c’est déjà difficile pour quelqu’un d’ultra diplômé, qui a fait ses études et vécu pour cela plusieurs années à Shanghai, je n’imagine même pas quel casse-tête cela doit être pour les autres.

    La situation me révolte pas mal, surtout quand on voit tous ces problèmes d’enfants laissés à la campagne, loin de leurs parents. Et le pire, c’est que d’un côté, je comprends aussi le gouvernement et la mise en place de ces règles, notamment quand on se penche sur les problèmes chroniques de manque de logement dans les grandes villes comme Shanghai. C’est probablement grâce au hukou que la Chine a pu éviter le développement de grands bidonvilles à la périphérie de ses villes, comme il peut en exister ailleurs (je ne dis pas que c’est parfait ici, mais que ça aurait pu être bien pire). Par contre, je pense que c’est un système qui a fait son temps, surtout sous sa forme actuelle, et que des réformes sont clairement nécessaires, notamment pour résoudre la situation des « enfants laissés à l’arrière ». On voit depuis quelques années de nombreuses réformes, notamment dans l’assouplissement des droits des travailleurs migrants (pas encore dans l’obtention du hukou, qui a plutôt tendance à se durcir je trouve, du moins à Shanghai), mais il y a encore de grands progrès à faire.

    Par contre, il me semble que la tendance actuelle n’est pas d’assouplir l’obtention du hukou de son nouveau lieu de vie, mais de carrément abolir le système (mais pour quelle date ? Mystère). D’où le fait que plusieurs démarches administratives peuvent déjà se faire sans le hukou local, mais il y a encore de gros progrès à faire.

    • C’est effectivement dingue que même quelqu’un avec d’aussi hautes qualifications ait autant de mal à obtenir ce « sésame »… Ce n’est évidemment pas très encourageant pour mon ayi. Ceci dit, mon mari a des collègues qui ont récemment dû démissionner et rejoindre leurs provinces d’origine parce que les règles d’accès à la propriété immobilière dans Shanghai ont changé (en plus défavorable pour les non-natifs de Shanghai évidemment) et qu’ils ne pouvaient plus rester… Il n’y a donc pas que le hukou qui joue…

      Je comprends la pression immobilière effroyable de Shanghai et la nécessité d’essayer de réguler les choses, mais faire partir des gens qui ont des compétences et qui participent au développement et au rayonnement de la ville pour favoriser les « nés ici » est quelque chose qui me dépasse j’avoue…

  5. Oui, je connais ce système. Lors de nos séjours au Tibet, presque tous les enfants étaient sous la garde des grands parents ou oncles et tantes, et tous les adultes jeunes étaient partis travailler au loin …

  6. Bjr cela faisait (trop) longtemps que je n’avais pas pris le temps de lire ton billet et comme d’habitude il est excellent. Plus on voyage plus on vit ailleurs alors on se rend compte de tout ce qui nous parait évident et ne l’est pas comme la liberté de circu ou l’ accès aux soins ou l’accès à ses droits sans avoir à backchicher. Rien n’est plus violent que ce type de situation et en tant que soit même maman c’est très dur à entendre

    • Coucou Karine ! Effectivement, être loin permet parfois de relativiser certains de nos problèmes au vu de ceux que le reste du monde rencontre, mais ça n’en reste pas moins révoltant. Bises à vous quatre et à bientôt pour des news fraîches 😉

  7. Bel article, merci de l’avoir écrit, mais dur à « entendre ». J’admire (sic) encore une fois les dispositifs « révolutionnaires » (sic) de ce pays…. va-t-il enfin s' »éveiller » pour de bon ??

    • Il s’éveille, il s’éveille doucement, mais ça prend du temps et les enjeux de population sont tellement énormes en terme de proportion qu’ils cherchent forcément à bien plus contrôler les choses que dans nos petits pays. Mais ce serait chouette qu’ils passent vite la deuxième là…

  8. Je découvre ton blog que je vais suivre avec plaisir pour mieux me renseigner sur ce pays que je ne connais pas du tout 🙂 J’ignorais complètement qu’il existait un tel système, que ça doit être dur pour ces familles divisées !
    A force de voyager et au bout de 5 ans d’expatriation aux US, je me rends compte à quel point nous avons une chance infinie d’être nés en France, d’avoir pu faire des études plutôt facilement et à un coût très abordable, d’avoir accès à un très bon système de santé, de toucher une retraite, de voyager librement… J’espère que Shanghai va assouplir ses lois aussi pour que ton ayi retrouve son fils et que toutes les familles séparées puissent être de nouveau réunies !

    • Oui, c’est un des avantages de la Chine : nous faire sentir combien nous sommes chanceux d’être nés dans des pays aussi privilégiés que les nôtres…

  9. Bonjour,

    Tout comme vous je suis outrée par ce système qui oblige les parents à laisser leurs enfants « derrière » afin de pouvoir travailler et gagner leur vie …
    Je suis documentariste, installée depuis plusieurs mois à Shanghai, et c’est un sujet qui me tient particulièrement à coeur.
    Je cherche actuellement des gens qui seraient ok pour témoigner sur cette situation.
    Je suis spécialisée dans les sujets de société, et plus précisément engagée à donner une voix aux minorités ou populations que l’on entend que très rarement pour faire évoluer leur situation.

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