Quand l’expat’ parle de son employée de maison

Il est un sujet épineusement fondamental dans la vie d’une femme d’expat’ (ou d’un mari d’expat’ au foyer) : celui de l’employé de maison. Selon les pays elle sera appelée « maid », bonne, babou ou encore « ayi » comme ici en Chine. Et s’il y a une chose que j’ai apprise depuis un an que je suis ici c’est que si l’ayi ne fait pas couler d’encre, elle fait en tout cas sacrément tourner les langues de ses employeurs, parfois même dans des proportions qui pourraient le transformer en sport local pour femmes d’expat’. Pour ceux qui ne connaissent pas ces problématiques existentielles, laissez moi vous guider dans ce monde nouveau et parfois étrange des employés de maison et de leur non moins étranges employeurs.

Mais comment la trouver ?

Pour commencer, trouver une ayi (ou une maid, ou une babou, ou toute autre appellation locale) fait partie du parcours initiatique des premières semaines après l’arrivée. (Presque) impossible d’y couper et ici pas de pôle emploi, pas de petites annonces classées et compréhensibles, pas de gardienne d’immeuble qui peut vous refiler un bon tuyau, il faut découvrir les arcanes de la recherche d’ayi par vous-même. Les forums d’expats sont a priori un bon filon, de même que les voisins de résidence : les partants recommandent la leur aux nouveaux arrivants. C’est pratique mais nécessite un peu de temps pour s’y retrouver, et ça n’évite pas le deuxième écueil.

Deuxième écueil : parfois (souvent en Chine) l’ayi ne parle pas un mot des langues que vous parlez, et vice-versa. Vous avez donc une chaude recommandation, un numéro de téléphone mais une grosse angoisse : comment communiquer au téléphone en chinois avec cette perle rare ? Deux options : 1) avoir un ami / collègue / voisin / inconnu qui parle chinois et traduit pour vous, 2) utiliser la fonction de traduction de WeChat (le What’app local, indispensable) et discuter avec l’ayi chacun dans sa langue. C’est pas rapide, parfois les traductions sont un peu cryptiques, mais globalement ça marche. Vous négociez le bout de gras du salaire pour la forme (allez vous la payer 3,8 ou 4,2 € de l’heure ? l’enjeu est crucial…) et finalement ça y est, vous avez une ayi, vous allez enfin pouvoir parler « ayi » avec les autres femmes d’expats, votre vie sociale est sur des rails.

Elles sont nulles, mais comment s’en passer ?

Et oui, votre vie sociale est sur des rails, car parler de son ayi – que dis-je parler ? s’en plaindre – est d’après mes observations entomologiques un must incontournable des papotages de femmes d’expats. Un peu comme la saleté des toilettes locales est le must des papotages de voyages de groupe à l’étranger. Je suis sûre que vous voyez de quoi je veux parler. Alors si comme moi vous êtes du genre contente de ne plus faire votre ménage et que vous avez du mal à spontanément baver sur des gens qui ne vous ont rien fait de grave, voilà quelques trucs pour ne pas trop vous faire remarquer et vous intégrer aisément dans votre nouveau milieu :

  1. Plaignez vous qu’elle ne sache pas faire le ménage. Pas vraiment, pas bien, pas en utilisant les bons produits, pas assez vite, pas assez à fond, en se moquant de vos instructions, pas comme vous quoi. Faites feu de tout bois : le parquet n’est pas pas lavé et jamais ciré (trop ciré ça marche aussi), les toilettes ne sont pas passées à la javel alors que vous le lui avez dit cinquante fois, vous lui avez tout montré mais elle n’en fait qu’à sa tête, bref, vous êtes la meilleure ménagère du monde et ce n’est que par pure bonté que vous faites faire par d’autres ce que vous feriez vous-même rapidement, bien mieux et gratuitement. Mais vous êtes si bonne… Comment refuser d’aider ces femmes, issues de contrées agricoles reculées n’ayant jamais connu le doux ronron d’une Massey Ferguson, en leur permettant de devenir une vraie femme de ménage ?
  2. Plaignez vous de ne pas supporter d’avoir quelqu’un chez vous quand vous y êtes. C’est vrai ça, si au moins elle pouvait faire le ménage mais sans vous importuner de sa présence au moment où vous vous relaxez sur votre canapé king size, ce serait quand même plus sympa. Où alors qu’elle devienne la femme invisible, et inodore et insonore aussi.
  3. Plaignez vous qu’elle ne fasse pas bien la cuisine. La cuisine chinoise c’est trop gras (alors que la tartiflette c’est tellement sain), toute cette huile c’est vraiment pas possible (alors que la crème fraîche c’est si drainant), elle ne sait même pas faire la quiche correctement et en plus elle prend les raisins de corinthe pour des pépites de chocolat (alors que vous cuisinez le canard laqué comme le cuisinier de l’empereur). Et puis qu’elle arrête avec cette manie de mettre des échalotes dans tous les plats !
  4. Plaignez vous qu’elle fasse tout ce que les enfants demandent. Elle ne sait pas leur dire non, leur donne à manger à toute heure du jour, ne les gronde jamais, les laisse passer « Le petit bonhomme en mousse » en boucle et à même appris à le chanter en français approximatif. Ça vous rend folle : vous êtes obligée de tout surveiller tout le temps, et en plus vous avez Patrick Sébastien en tête du matin au soir, bref vous êtes épuisée.
  5. Plaignez vous qu’elle soit trop payée. Elle vous a demandé quatre euros de l’heure, voire plus, alors qu’elle ne parle pas un mot d’anglais : elle vous roule dans la farine ! Il faudrait quand même pas vous prendre pour une imbécile : en France il est tellement facile de trouver des femmes de ménage bilingues à douze ou quinze euros de l’heure. Qu’elles soient bilingues en portugais ou en polonais n’est vraiment pas la question.
  6. Plaignez vous qu’elle soit « mal habituée » par ses autres patrons. Vous ne la payez que quelques heures par semaines ? Si elle ne vous obéit pas avec diligence c’est sûrement la faute de ses autres patrons qui sont « trop gentils ». Car c’est bien connu, ne pas traiter un domestique durement le conduit inévitablement à se prendre pour un être humain, et ça c’est très mauvais pour le rendement.
  7. Plaignez vous qu’elle prend trop de vacances. Vous lui avez grassement accordé une semaine pour la fête nationale et une semaine au nouvel an chinois, elle va quand même pas se plaindre : déjà qu’elle est tranquille pendant les 5 à 8 semaines où vous rentrez en France l’été, elle n’a qu’a aller voir sa famille à ce moment là, les billets sont moins chers et elle a même tout le temps d’y aller en patinette si elle veut.
  8. Clamez que vous allez la virer mais n’en faites surtout rien. D’abord parce que si vous la virez vous aurez moins de motifs de vous plaindre (« je n’ai pas d’ayi en ce moment » est beaucoup moins accrocheur que de pouvoir décliner toute la liste ci-dessus). Ensuite parce que les autres (celles que vous avez eu avant) sont bien pires ou que de toutes façons « dans ce pays il n’y en a aucune de valable », ce qui vous permet d’enchaîner derechef sur une deuxième liste de récriminations.

Après tout ça, vous vous sentez enfin bien, heureuse, légère, prête à digérer ce repas qui vous a coûté dix heures de salaire de votre ayi. Et c’est là que la catastrophe se produit : ayi vous annonce par SMS qu’elle ne reviendra pas demain. Elle a trouvé mieux ailleurs et à partir de demain c’est vous qui faites le ménage. A moins, à moins que vous ne repartiez pour un tour ?

Il vous reste tout de même une dernière option : ne pas vous plaindre de votre maid/ayi/babou/help, voire affirmer que vous en êtes content et que tout se passe bien, même si elle n’est pas absolument parfaite tout le temps. Ça vous donnera au yeux des autres cette aura discrètement glamour de celle qui a réussi à trouver « une perle ». Et je peux vous dire que ça fait des envieuses…

 

Merci à Valérie M. d’avoir bien voulu jouer avec moi au jeu de « un thème / une contrainte de mots ». Vous pouvez vérifier : j’ai bien parlé de patinette, d’échalotte, de petit bonhomme en mousse, de corinthe et de Massey Ferguson. Si vous avez envie de jouer avec moi il suffit de m’envoyer votre thème et votre liste de mots (tara.b (at) cms2.legrandbond.fr)

Crédit photo : film « La couleur des sentiments » (The Help) de Tate Taylor.

"THE HELP" TH-026R Skeeter Phelan (Emma Stone, back to camera) makes a remark that shocks her bridge-playing friends Elizabeth Leefolt (Ahna OÕReilly, seated right), (right to left) Hilly Holbrook (Bryce Dallas Howard) and Jolene French (Anna Camp), while Aibileen Clark (Academy Award¨ nominee Viola Davis, far right) looks on, in DreamWorks PicturesÕ inspiring drama, ÒThe Help,Ó based on the New York Times best-selling novel by Kathryn Stockett. ÒThe HelpÓ is written for the screen and directed by Tate Taylor, with Brunson Green, Chris Columbus and Michael Barnathan producing. Ph: Dale Robinette ©DreamWorks II Distribution Co., LLC. ÊAll Rights Reserved.

19 Comments

  1. Trop forte !!!
    Supers bravos Tara B. je me demandais si je n’avais pas été un peu vache, mais vous vous en êtes sortie avec brio et comme d’habitude votre humour fait mouche, j’en ris encore.
    La photo d’illustration est tout à fait appropriée au contenu, j’en profite pour recommander grandement ce film maginfique La couleur des sentiments.

    • J’ai failli vous trouver un peu vache sur le moment, et puis en y réfléchissant ça me paraissait presque trop facile : échalote et corinthe pour une ayi, c’était « trop fas’  » comme dit mon fils… J’avoue que le petit bonhomme en mousse et la Massey Ferguson m’ont donné un peu plus de fil à retordre, mais vous voyez, SuperMaso en redemande 🙂

    • C’est EXACTEMENT ça 😉 Non, on n’est pas obligée bien sûr, sauf quand on travaille comme moi (il faut bien quelqu’un pour garder les enfants après l’école). Et puis franchement, même si elles sont payées « trop cher », c’est quand même super cool de pas faire son ménage soi-même 🙂

  2. ahaha, chez nous c’est mon mec qui rale toujours aprés notre pauvre petite ayi. Moi j’en suis contente. Bon, elle utilise l’évier de la cuisine comme seau pour la serpillère et elle a tendance à contourner les meubles avec le balai mais elle repasse les chemises de l’homme. Et pour ça, je lui suis reconnaissante. Parce que je suis une quiche en repassage :p

    • Ben l’évier, c’est un truc lavable non, je vois pas où est le problème ? 😉 Et je suis bien d’accord, tout ce repassage à ne pas faire, c’est trop bon (moi je suis pas une quiche avec un fer, mais repasser les chemises j’aime pas ça), et encore mieux quand le linge se range comme par magie tout seul dans les tiroirs…

    • En vrai je me demande si les gens en général, expats ou pas, dans un pays en voie de développement ou pas sont juste contents une fois de temps en temps… 😉

  3. Sourire, souvenirs…je pense que ta Maman a dû se sentir interpellée de même… « Tuan, anak anak tidak mau mandi ! » ou encore « maryam, dua tailor untuk tuan », ça ne te dis rien ?
    Cela me fais penser que j’ai complètement zappé pour le petit present que je voulais faire à votre ayi. Transmets lui le bonjour de notre part en attendant.
    Bisous

    • Je pense que c’est aussi parce que je ne vous ai jamais vu traiter nos employés de maison comme ça, ou même en parler comme ça, que je trouve ça si hallucinant… Quant à l’indonésien, tu sais bien que je n’en sais plus un mot, entièrement disparu dans les méandres antédéluviens de ma mémoire. Bisous !

  4. Souvenirs, souvenirs .. Je me souviens parfaitement de ces mêmes échanges autour de la piscine de l’hôtel Kemang en Indonésie. Effectivement je n’ai jamais traité une employée de maison comme le faisaient certains. Je suis ravie que tu t’en souvienne… Je n’avais pas de nounou il est vrai, mais la personne à qui l’on confie ses enfants et sa maison est importante et mérite d’être traitée honorablement (pour ceux qui en douteraient encore…. ).
    Merci pour cette rubrique drolissime et cruelle!!!

  5. Bravo pour ce récit, que j’ai adoré lire.
    J’ai envoyé à ma famille un mail, dans lequel je décris cette navrante situation.
    Plutôt que de faire du sport en faisant de la zumba et critiquer leur ayi, certaine (je ne veux surtout pas faire une généralité) pourrait faire du sport en faisant elle-même leur ménage, mais c’est bien plus « expat » de faire de la zumba et de critiquer !
    Heureusement, toutes et tous ne sont pas comme ça … ouf !
    Cegui

    • Zumba-critique, on croirait le nom d’un cocktail exotique. Ca marche aussi mais un peu moins bien avec Yoga-critique ou Pilates-critique d’ailleurs… Aller, on les aime quand même ces femmes d’expat’, il le faut bien 🙂

  6. Excellent !!! Et tellement vrai…
    On a la chance d’avoir toujours eu des perles à la maison, qui cuisinent toutes bien que mieux que moi, y compris français pour l’une d’elles.
    Je reconnais néanmoins m’être déjà plainte du point 4 , qui est quand même un souci quand tu bosses à temps plein et que c’est aussi l’ayi de fait qui « élève » tes enfants…

    • Bon, en vrai, je me suis déjà un peu plainte du point 4 aussi, il faut bien quelques ajustements au début surtout quand tes enfant sont des terreurs, mais ça c’est seulement un péché véniel non ? 😉

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