J’ai testé les urgences pédiatriques à Shanghai

Ha ha ha, voilà qui manquait à notre panoplie d’expériences à l’étranger. Notez que jusque là on a avait été assez tranquilles côté santé, à peine une grippe et une fausse alerte de pied-main-bouche, de la rigolade. Alors pour nous distraire, l’un de nos garçons s’est dévoué pour nous donner des sueurs froides il y a quelques semaines. Rassurez-vous tout se termine bien à la fin, mais si vous voulez rire un peu avec nous après-coup lisez donc la suite.

Vendredi, 7:00. Je suis dans mon lit, bien tranquille, savourant une nuit qui s’éternise (oui, 7:00, selon nos critères familiaux ça s’éternise, et c’est rudement bon).

7:01. Beauté Brune entre dans la chambre et claironne de sa voix stridente « Papa, faut te réveiller, Beauté Blonde a fait une bêtise ». Je tente un « Beauté Brune, parle moins fort, on n’est pas sourds et c’est pas la peine de venir rapporter tout ce que fait ton frère ». Il reprend, toujours calé sur 2000 décibels « oui mais Beauté Blonde a fait une énorme bêtise maman : il a avalé une piiiile ». Son père : « QUOI ? ».

7:02. Je percute enfin. Il a fait QUOI ? Comment ça il avalé une pile ? Non mais il est débile ou quoi ? Et puis d’abord comment il a fait pour avaler ça :

Personne peut avaler ça, on est d’accord. Mon cerveau met la deuxième : ah mais non, il a dû avaler l’une des piles bouton qu’on a laissé sur le bureau en attendant de les mettre avec le tas de piles à recycler, il est pas si débile quand même.

7:03. Non mais si en fait, il est débile, il a avalé une PIIIIIILE !!! Je lui demande : « Beauté Blonde, c’est vrai que t’as mangé une pile ? ». Il répond « ben oui, et maintenant z’ai faim » avec son air de ravi de la crèche. Tu m’étonnes, la pile ça nourrit pas son homme….

7:03 et 30 secondes. Mon cerveau vient de passer la troisième : là visiblement c’est une urgence, je me lève et je me rue sur mon PC. J’allume, j’ouvre une page google et je cherche de l’info sur l’ingestion de pile par un bouffe-tout-de-Tasmanie de 4 ans. Oui, normalement il faut pas chercher d’info médicale sur le web et aller voir le médecin d’abord tout ça, mais là j’ai pas le temps.

7:04. MonMeilleurMari s’est levé aussi et me rejoint dans le bureau. Je lui jette laconiquement : « bon, c’est une urgence, risque de perforation de l’oesophage ». Là ça craint, ça craint, ça craint. Il faut prendre rendez-vous pour une radio. Dilemme : aller à l’hôpital chinois à côté de chez nous mais recevoir des soins de niveau moyen et ne rien comprendre ou traverser tout Shanghai pour aller aux seules urgences pédiatriques internationales de la ville ?

7:05. On tente le coup en appelant notre centre médical habituel, juste pour une radio ils doivent être capable de faire ça. La standardiste comprend rien de rien et nous propose un rendez-vous à 11h. On raccroche, on fait quoi maintenant ? On tergiverse encore un peu, on n’a vraiment pas envie de traverser tout Shanghai à cette heure pour un gamin qui présente comme seul symptôme des pleurs liés à une privation de petit déjeuner. On va dire que décider d’avaler une pile au petit dej’ n’est pas un symptôme mental de quelque chose, OK ?

7:08. On appelle l’hôpital qui me suit pour la grossesse, ils ont un service de pédiatrie et forcément un pédiatre de garde quelque part. Le pédiatre nous dit « il a pas de symptômes ? » « Ben non » « Ben alors qu’est-ce que vous voulez que je fasse. Attendez et venez nous voir s’il a des symptôme ». Si le symptôme qu’on attend c’est la perforation de l’oesophage peut-être pas non ?

7:12. Idée lumineuse (j’ai mis la quatrième), je sollicite le ban et l’arrière ban de mes copains-copines-collègues-que-je-connais, j’ai comme qui dirait décidé de ne pas croire le pédiatre de garde.

7:14. Personne ne répond, c’est la flippe. Evidemment, à cette heure il n’y a que les parents d’avaleurs de piles qui sont debout. Qu’est-ce qu’on fait, qu’est-ce qu’on fait ?

7:15. Deuxième idée lumineuse : on appelle SOS International, la hot-line fiable de notre super mutuelle. Ils confirment : il faut filer aux urgences pour faire une radio. J’ai bien fait de ne pas croire le pédiatre chinois. En même temps, maintenant il va vraiment falloir traverser Shanghai (exit l’hôpital chinois voisin).

7:17. Les copains-copines-collègues sont réveillés, les informations pleuvent, le centre anti-poison belge indique aussi que c’est une urgence et qu’il faut une radio. Ça prouve définitivement la supériorité scientifique de la médecine belge sur la médecine locale. Je jongle entre mon téléphone et ma petite culotte, je mobilise toutes mes facultés intellectuelles pour m’habiller.

7:20. Beauté Blonde est habillé et couine parce qu’il n’a pas le droit de prendre quoi que ce soit pour le petit dej’ et qu’il veut regarder les dessins animés avec Beauté Brune. « T’avais qu’à pas manger une cochonnerie de PIIIIIILE, P….TAIIIIIIN ! » que je me dis. « Aller, met ton manteau, on va à l’hôpital pour faire une radio de ton ventre » que je lui dis. Quel admirable contrôle de moi-même.

7:25. On est dans le taxi en route pour l’hôpital. Beauté Blonde a un air tout piteux, au bord des larmes. « Je veux retrouver Beauté Brune » qu’il dit. Ben oui, mais là on n’a pas le temps, on a une radio à faire tu vois… Il a l’air d’enfin percuter que quelque chose est en train de se passer et que non, c’est pas de la rigolade cette histoire de pile.

7h40. Bonne nouvelle, à cette heure là, personne sur la Yan’an Elevated Road, on sera vite arrivés. L’indice de pollution est à 259 (Very Unhealthy), donc le taxi laisse sa fenêtre ouverte pour qu’on profite bien du bon air.

7h55. Je commence à me demander si le taxi a bien compris l’adresse. Il se range brusquement sur le côté et me dit c’est là. Sauf que c’est pas la bonne rue. Je lui répète l’adresse : il me fait signe que c’est là-bas, au prochain croisement à 50m. Pourquoi il s’arrête là alors ? Je cherche pas à comprendre, je paye et je croise les doigts pour ce que soit vraiment au prochain croisement.

7h57. C’est le bon croisement youpi ! Je reconnais l’hôpital, tout va bien. On traverse et direction les urgences.

7h59. J’entre dans le hall estampillé en énorme « Urgences pédiatriques » et me dirige vers le comptoir où une infirmière effectue le tri des patients. Elle regarde ma tête d’occidentale et me dit en anglais parfait qu’ici c’est l’hôpital chinois et que ce que je cherche (l’hôpital international donc) est dans le bâtiment juste en face. Heureusement que mon gosse dégouline pas de sang sinon je pense que ce petit contretemps m’aurait légèrement crispée.

8h00. On traverse le minuscule parking tranquillement vers les autres urgences, juste en face des premières. Cette fois on est au bon endroit. Et a priori il n’y a que nous.

   

8h02. L’infirmière nous a dit de patienter un peu, qu’on va s’occuper de nous. Trente secondes après une fille de l’administration me saute sur le poil : avez vous vos papiers de mutuelle, le passeport de votre fils (bon sang ! le passeport !!), pouvez vous me remplir ces 5 formulaires, signer ici, ici et encore ici, a-t-il des antécédents allergiques… Au même moment l’infirmière arrive et veut peser Beauté Blonde qui s’accroche à moi pendant que l’administrative s’accroche à mon autre bras. Euh, c’est les urgences ici ou bien ? Peut-être qu’on peut d’abord faire la prise en charge et après je vous jure que je vais signer tous les papiers ?

8h03. On pèse mon fils sans que j’ai signé les papiers, ils ne sont pas si inhumains finalement. Pendant ce temps là je chatte avec MMM pour qu’il m’envoie la photo du passeport de notre gobeur électrique. Heureusement que c’est pas une fracture ouverte qu’il a, je sais pas si je serais en état de m’occuper de faire deux choses en même temps.

8h05. On nous dirige vers un box avec un lit pour attendre. Ils tirent le rideau derrière nous. C’est comme dans un épisode d’Urgences mais en beaucoup, beaucoup plus calme, et pour l’instant pas trace du Dr Ross. Dommage, pour lui je pourrais presque me mettre au café. Beauté Blonde est totalement détendu du string.

     

8h15. J’ai signé tous les papiers sans lire quoi que ce soit, MMM m’a envoyé les photos du passeport par Wechat, tout va bien. Beauté Blonde s’allonge sur le lit, rampe dessous, fait onduler les rideaux, se met à toucher à tout. Il est cool et détendu, tout cela l’amuse beaucoup. Je suis d’un calme olympien, je joue avec lui, on fait des photos pour passer le temps.

8h18. Un médecin passe la tête et vient m’expliquer qu’il va falloir faire une radio, qu’on va bientôt y aller. Il me demande si ma descendance a des symptômes, je confirme que non (on va toujours dire qu’avaler une pile au petit dej’ n’est pas un symptôme de quoi que ce soit hein…). Il est sympa et souriant même s’il ne reste que deux minutes et ne ressemble pas du tout au Dr Ross. Doug, où est-tu ? Je prendrais bien un petit remontant.

8h23. Beauté Blonde fait comme chez lui, décidément les urgences c’est bien rigolo. Une infirmière vient me dire qu’on va bientôt pouvoir aller à la radio.

8h24. C’est bon, on va à la radio. On passe une porte battante, 10 m de couloir et hop on est arrivés. Pas un brancard dans le couloir, pas de mec écrasé par un hélicoptère, pas de SDF aviné, pas de vomi partout, c’est rudement calme ces urgences. On nous désigne une chaise pour nous asseoir, je la laisse à Beauté Blonde.

      

8h26. Un infirmier vient nous donner une blouse à passer à la place du t-shirt. Première grosse larmes, il ne veut pas enlever son t-shirt. Je le rassure, il pourra le remettre bientôt. Et puis regarde la jolie blouse avec des Snoopy que tu dois mettre, tu connais Snoopy ? Non, ya que les gens de ma génération qui connaissent Snoopy et aucune chance que je rentre dans cette blouse taille 4 ans.

8h28. L’infirmière s’affaire à préparer la plaque pour la radio, me demande si j’ai une pile équivalente à celle qu’il a gobé. Oui, j’ai ça (merci MonMeilleurMari qui me l’a donnée en disant que ça pourrait servir, j’y aurais jamais pensé, mon cerveau pédalait un peu dans la choucroute). Elle la colle sur la plaque comme référence.

8h30. Beauté Blonde est paré de sa blouse Snoopy, on l’allonge sur la table. Je vais rester avec lui, on me met un tablier plombé. Il est moyennement rassuré mais j’arrive à le faire rigoler et je lui tient la main tout du long. Miracle, il accepte de ne pas bouger quand je lui dit de ne pas bouger. Le premier cliché est le bon.

8h32. On place le tournedos sur la tranche pour la radio de profil, ne pas bouger, et hop clic-clac c’est dans la boite.

8h34. J’aide le loulou à se rhabiller, l’infirmière vient me dire qu’elle envoie les clichés au médecin mais qu’a priori c’est dans l’estomac. Bonne nouvelle, on a échappé à la perforation de l’oesophage.

8h35. On est de retour dans notre box des urgences et on attend le médecin.

8h45. On est toujours dans notre box des urgences, Beauté Blonde commence à trouver le temps long et donc à explorer l’ensemble du matériel médical. Non, on n’a pas le droit de toucher au scope, non, on n’a pas le droit de toucher à ça non plus, non, on ne doit pas fouiller dans les tiroirs, et repose cette fiole tout de suite on n’a pas le droit d’y toucher non plus… Pourvu que ce ne soit pas une fiole censée rester stérile… J’attend le médecin (de pied ferme).

8h46. Toujours pas de médecin, je craque. « Mon chéri, tu veux pas regarder les dessins animés maintenant ? Maman à amené la tablette ». Oui, je sais, si je filais pas la tablette à mon gosse à tout bout de champ il aurait peut-être pas envie d’avaler des piles à 7h du mat’. Tout est ma faute. Tout est toujours la faute des mères.

8h47. Le médecin de tout à l’heure repasse la tête, il a fini sa garde c’est un collègue qui va venir me parler bientôt. Ce collègue est-il un ami du Dr Ross ?

8h52. Le deuxième médecin arrive. Il n’est visiblement ami ni avec le Dr Ross ni avec le Dr Carter. Et c’est même pas le Dr Mamour, les séries médicales sont rien que des machines à glamouriser l’hôpital, quelle déception. Mais il est calme et il m’explique super bien tout en me montrant les radios de mon facétieux avaleur de sabres. Ça se voit rudement bien une pile sur une radio. Elle est dans l’estomac, elle devrait sortir toute seule mais on va quand même faire une radio de contrôle demain (bouhouhou !). Il faut revenir s’il a des symptômes (fortes douleurs, vomissements, refus de manger).

8h54. Je passe payer à la caisse avec mon nain scotché à sa tablette. J’ai plus l’énergie de lutter, de toutes façons foutu pour foutu autant qu’il reste tranquille.

8h59. On est dans un taxi, direction la maison. Je chatte frénétiquement avec les copines.

9h52. Arrivés à la maison. Beauté Blonde se rue sur son frère, Beauté Brune nous demande si tout va bien. On confirme et il commente : « heureusement que ça va parce que s’il était mort je crois que je me serais évanoui une heure. Ou deux ». Au moins ça oui. Je m’assois, me rends compte que j’ai les jambes coupées. J’ai peut-être bien eu un peu peur quand même.

12h25. On vient de déjeuner tous ensemble dans une bonne pizzeria. Beauté Blonde a avalé sa pizza et seulement les 3/4 de son dessert. On se regarde avec MonMeilleurMari : le connaissant, s’il finit pas son dessert, c’est peut-être qu’il faut le ramener aux urgences non ? On se marre comme des baleines. On a peut-être des gosses champions du monde de bêtises, mais côté humour pourri on ne craint personne.

Samedi, 10h23. La radio de contrôle confirme : on sera bientôt sortis de l’auberge. Enfin la pile, enfin on se comprend. Retour à la vie normale avec nos enfants pas toujours très normaux…

 

 

 

Service d’urgence qui tient la route : Shanghai United Family Hospital, 1139 Xianxia Lu (proche de Linquan Lu). Entrée des urgences : avancer tout droit sur le parking en face de vous, l’entrée est sur votre gauche (et donc pas sous l’énorme panneau « Urgences pédiatriques » du bâtiment de droite, ruse).

 

 

 

9 Comments

    • Oh mais je n’en doute pas, de même que les urgences françaises (si on excepte le temps d’attente évidemment). Note bien qu’une fois qu’on sait où aller, celles de Shanghai sont parfaites hein, c’est juste que je serai bien restée au lit à la place ce matin là. J’aime pas qu’on me file un coup de stress comme ça au reveil, c’est mauvais pour ma tension 😉

  1. A pleurer de rire. J’imagine que tu n’as pas rigolé sur le coup mais je compatis. Je vais briefer mes enfants pour qu’ils ne le fassent pas. Ou peut-être pas, au cas où je leur donnerais une idée. Bref, merci pour tes tranches de vie. Nous on est à Hong Kong et cela fait pas mal échos. Sandra

    • Sur le moment mon humour en a pris un coup (on est bien peu de choses), mais j’ai quand même pensé à prendre des photos en me disant qu’après-coup ça pourrait avoir l’air marrant… Et bon séjour à Hong Kong alors !

  2. Oh lalalala! Quelle frayeur! Heureusement que tout est bien qui finit bien…
    Par ailleurs, ce billet est tombé à point nommé pour moi… Alors que j’attendais passablement énervée dans les couloirs d’un hôpital pour cause d’aphtes fulgurants chez Petit-Deux, qui l’empêchaient même de marcher (mais pas de s’époumoner pour exprimer sa douleur). Finalement ça m’a permis de relativiser… Il avait pas boulotté une pile… Au moins pour cette fois…
    Sinon c’est rigolo, l’hôpital chinois à la place du Shanghai United, je l’avais fait pour ma première consultation de grossesse… Même que j’avais pris un peu peur en voyant partout des gens fumer dans les couloirs 😀
    Non rétablissement à Beauté Blonde!

  3. … et comment va la pile ? 😉

    N’empêche, un aller-retour aux urgences pédiatriques, avec radio ET résultat de la radio inclus, tout ça en MOINS DE 2 HEURES ! Chapeau !

    La prochaine fois que j’aurai besoin d’aller aux urgences, je vais peut-être venir à Shanghaï : ça va franchement plus vite qu’à Paris (douloureux souvenir d’avoir poireauté 6h sur un brancard il n’y a pas si longtemps …)

    Bisous à mon copain de Tasmanie !
    « Mahie »

    • Et bien désormais nous savons de source sûre qu’après 48h passée dans le tube digestif une pile est toute oxydée et inapte à une utilisation normale (oui, on a aussi eu activité chasse au trésor après tout ça, on n’arrête pas le fun avec les enfants).
      Le plus long aux urgences de Shanghai c’est d’y aller, une fois sur place c’est d’une fluidité déconcertante (enfin je veux dire pas dans un hôpital chinois, sinon c’est comme en France mais en beaucoup pire).
      Bisous copine Mahie !

  4. Sale gosse ! La nièce de Michel avait, elle, avalé une pièce de 10cts…. idem, hôpital, radios, angoisses….. il a fallu attendre en définitive qu’elle l’élimine naturellement…. c’était il y a plus de 40 ans. Comme quoi les sales gosses sont intemporels. Allez on lui fait un poutou quand même, ne serait-ce que parce qu’il n’a pas flippé lui !

    • En même temps une pièce tu sais qu’elle ne peut pas faire de dégâts, alors qu’a priori une pile peut endommager l’oesophage si elle reste coincée et qu’il reste un peu de potentiel électrique, et là ça fait un trou… 🙁 Pour une pièce je ne l’aurais jamais emmené aux urgences…
      Bisous !

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