L’amitié en expatriation (2) : à la pêche aux amis

Résumé de l’épisode précédent : vous êtes parti loin de chez vous (à quelques centaines, voire quelques milliers de kilomètres) et vous vous voyez donc brutalement sevré de tout ce qui faisait votre tissu relationnel il y a peu. Après avoir résolu deux ou trois contraintes liées à votre installation (trouver un chez vous, identifier la supérette du coin, organiser le ramassage scolaire des enfants, répondre aux facéties administratives de votre pays d’accueil, etc.) le vide social intersidéral ouvert par votre départ au loin déclenche une grosse crise de manque : il faut tout de suite, absolument, par tous les moyens – vous êtes même prêts à payer pour – vous faire des amis dans ce pays où vous ne connaissez personne. Sinon c’est sûr, vous allez devenir dingue. Et vu que de ce côté là c’était déjà pas bien brillant avant, l’heure est grave. Vous chaussez donc vos bottes, jetez sur votre épaule gaules et épuisette et partez vaillamment à la pêche aux amis puisque vous avez entendu dire que les communautés d’expats en regorgent. Et c’est là qu’un pêcheur averti en vaut deux, car à l’usage il apparaît que l’ami expatrié ne s’appâte pas exactement comme les espèces endémiques françaises. Suivez donc le guide….

A la pêche aux nouveaux amis

Bien, donc avant d’arriver en expatriation vous aviez des connaissances, des copains et des amis et quelques repères sur comment tout cela s’organisait. Voilà comment cela risque de se présenter une fois sur place :

  1. les connaissances. A votre arrivée ce n’est pas compliqué : tout le monde est fourré en vrac dans cette catégorie (sauf les chanceux qui rejoignent un pays où se trouve déjà un de leur ami d’avant, mais eux par principe on ne leur parle pas, ils ont assez de chance comme ça). Vous y trouverez donc pêle-mêle vos voisins-voisines de résidence, les collègues de boulot et/ou leur conjoint, les parents que vous croisez au bus ou à l’école, les membres de l’association locale d’accueil et de toutes leurs déclinaisons, les professionnels croisés sur les stands des expat’ show, vos amis Facebook datant de Mathusalem et qui habitent justement-ici-comme-le-monde-est-petit, votre agent immobilier, votre gardien d’immeuble, des inconnus croisés dans des bars et même des auteurs de blog, bref, tout le monde pour ne pas dire n’importe qui. Contrairement à votre vie d’avant où les connaissances pouvaient disparaître du jour au lendemain sans que vous ne cilliez, aujourd’hui ils sont tout ce que vous avez et vous seriez assez tentés de vous y raccrocher comme au radeau de la Méduse. Vous vous retenez pour ne pas avoir trop désespéré, vous faites bien. L’urgence est évidemment de faire passer le plus rapidement possible des gens habilement choisis parmi cette (toute petite) foule dans la catégorie copains. Mais tous ne se laisseront pas faire :
    • d’abord il y a les anciens. Ceux qui sont arrivés avant vous, dont c’est la deuxième, troisième ou même quatrième année, qui ont tous leurs repères et déjà des copains, voire des amis sur place. Eux soyons clair : ils n’ont pas besoin de vous et ils ne sont pas du tout pressés de vous faire passer dans leur catégorie copain. D’autant que si ça se trouve ils repartent à la fin de l’année et qu’ils ne vont quand même pas s’enquiquiner à faire la connaissance de quelqu’un qui est voué à disparaître de leur vie. Là vous pensez que votre personnalité, unanimement appréciée de vos anciens amis, est un atout. Ce ne serait pas faux si on vous laissait vraiment une chance de la montrer.
    • ensuite il y a les nouveaux. Ils sont aussi perdus (voire desperatly seeking friends) que vous mais la concurrence est rude. Ceux qui vont s’intégrer dans le groupe des anciens ne prendront pas le temps de vous connaître : ils s’en fichent, ils ont atteint le graal et intégré un groupe. Ceux qui cherchent un peu leur place vont peut-être vous parler au début, mais il n’est pas dit que ça dure. Dès qu’ils auront trouvé chaussure à leur pied et plus confortable que vous, ils vous laisseront tomber comme une vieille chaussette et ne vous proposeront plus rien. Restent ceux avec qui vous allez tisser des liens progressivement, en douceur, et qui vont passer tranquillement dans la catégorie copains.
  2. Les copains. Outre ceux que la sélection naturelle aura laissé remonter de la première catégorie, les plus dégourdis rejoindront également rapidement un groupe de copains plus ou moins préformé, par exemple en s’inscrivant à une activité sportive, associative ou culturelle. L’idéal est évidemment une activité régulière, ça permet de parler à des gens sans avoir à déployer d’efforts de socialisation particuliers puisque le créneau est déjà fixé. A ce petit jeu, je suis (assez) nulle mais de vrais spécialistes plein d’amis vous conseillerons bien mieux que moi (vous pouvez par exemple lire ça ou encore ça). Ne négligez pas trop cet aspect car plus vous aurez rempli votre épuisette de copains, plus aurez de chances que certains se transforment en amis.
  3. Les amis. Enfin si tout va bien, que vous avez eu un peu de chance, que vous avez rencontré des gens qui ont les mêmes affinités et intérêts que vous et qui partagent votre conception de l’amitié, vous pourrez compter parmi eux quelques amis au bout d’un an ou deux. En attendant la catégorie restera vide, sauf à vous faire croire qu’une connaissance est un ami, certains trouvent ça pratique.

Il ne vous aura pas échappé qu’il y a une légère asynchronicité dans ce double mouvement : 1) vous « perdez » tous vos anciens amis dans le quotidien et ça c’est immédiat, brutal et massif, 2) vous allez vous faire de nouveaux amis mais cela prendra du temps et se fera plutôt au compte-goutte. D’où ce que vous ressentez légitimement dans l’intervalle : l’expatriation c’est quand même pas tous les jours de la tarte.

Retour aux années collège

Voilà, décrit comme ça on pourrait se dire que ça ressemble finalement pas mal à ce que vous avez peut-être déjà vécu dans votre pays d’origine. Sauf que ce que cette description catégorielle ne vous dit pas c’est qu’arriver dans un nouveau pays n’est pas tout à fait comme déménager dans une nouvelle ville en France. Ce serait plutôt comme d’arriver avec votre acné et un appareil dentaire dans un nouveau collège où vous ne connaissez personne. Alors pour vous faire des amis expats, suivez quelques commandements ados, ça vous rajeunira :

  1. Soyez cool. Pour être populaire soyez cool, au collège comme en expat’. Par exemple : sortez, parlez à plein de monde, faites comme si vous connaissiez tout et tout le monde, fréquentez les lieux à la mode, voyagez mais dans des endroits cools, riez beaucoup et ne parlez que de sujets superficiels et légers. Evoquer vos enfants est toléré, pas débattre de la situation politique du Burundi. Laissez vous admirer, arborez un petit sourire en coin quand vous le faites, vous êtes si populaire.
  2. Vous allez bien. Aller mal c’est pas cool, c’est pas fun, ça n’intéresse personne. Donc un expat c’est comme un collégien : ça va toujours bien. Quand il vous arrive un truc pas drôle, montrez vous fort. Oui, même si vous venez de vivre un décès ou que votre couple bat de l’aile, car rappelez vous : vous écouter parler de trucs tristes, c’est juste trop pas swag. Seuls vos futurs amis tiendront le choc, mais dans le doute allez-y avec parcimonie et gardez l’essentiel pour vous.
  3. Soignez le look. Rappelez-vous, le blouson Chevignon gagne toujours sur le jeans Tex. Dans le fond (presque) tout le monde se fiche de savoir si vous êtes sincère, profond, gentil, intéressant, cultivé ou généreux, l’important c’est surtout d’être extraverti, drôle et séducteur. Au royaume de l’expatriation les extravertis sont rois. Les discrets peuvent toujours se faire palefrenier.
  4. Parlez  l’expat’. Apprenez à parler le langage de votre nouvelle tribu. Prenez le mot « ami » : avant pour l’utilisiez pour qualifier des gens que vous connaissiez depuis un certain temps, avec qui vous aviez déployé une certaine intimité et tissé des liens relationnels forts. Maintenant vous pouvez entendre ça : quelqu’un que vous n’avez rencontré qu’une fois peut tout à fait parler de vous en disant que vous êtes une « amie ». Réfrénez votre air surpris qui dénote immédiatement le débarqué de fraîche date et jouez l’enthousiasme : à l’étranger les « amis » c’est comme le travail, mieux vaut en avoir déjà pour en trouver. Idéalement mélangez aussi quelques mots d’anglais et de langue locale à votre français, ça fait cool.
  5. Râlez en groupe. Rien de mieux pour cimenter un groupe que de se trouver un objet commun de râlerie : par exemple un prof « trop ringard » ou « trop chiant » pour les collégiens, et évidemment l’autochtone et ses déplorables habitudes culturelles pour l’expat’. Vous êtes français alors râlez un bon coup, et si possible avec beaucoup de mauvaise foi dedans : ça fait quand même du bien et c’est là que se forgeront peut-être vos plus grandes amitiés. Cocorico !

Voilà, normalement avec ça vous êtes parés pour nager dans le grand bain, et vous savez même que l’amitié n’est qu’à demi-soluble dans l’expatriation. L’essentiel c’est d’arriver à trouver la bonne moitié. Alors pour paraphraser un grand philosophe de mon temps : il y aura des hommes extravertis et il y aura des hommes introvertis, il y a aura d’ex-stars du collège et des intellos à lunettes, il y aura des mondains et il y aura des spirituels, il y aura des hommes trop cools et il y aura des hommes hyper discrets, et tous seront égaux ; mais ce sera pas facile. Et puis il aurait rajouté : il y en aura même qui seront noirs, petits et introvertis, et pour eux ce sera très dur !

Alors pour ne pas vous laissez sur ces paroles presque pessimistes (et rappelez vous : pessimiste c’est trop pas swag), je termine sur deux petites ritournelles de France Gall que cette évocation du monde merveilleux du collège ont fait remonter à mes oreilles :

Comme j’ai besoin de musique, comme j’ai besoin de lumière, comme j’ai besoin d’eau, comme j’ai besoin d’air. Juste un peu d’amour, j’ai besoin d’amour. Juste un peu d’amour.

On nous dit sage, on nous dit change, on nous dit bouge. […] ll faut vivre avec les idées qu’on s’en fait. Il faudrait naître superficiel et léger.

Source photo : Huffington Post

GrandBondMilieu_amitié2 (2)

15 Comments

  1. Et une fois que tu as trouvé une ou deux bonnes copines et que vous devenez vraiment très copines, elles partent de Shanghai. Et en général ça arrive par vague et t’as 5 potes qui partent en même temps. Et ça c’est dur dur :'(

    • M’en parle pas, je vois déjà ça venir, mais c’est pas parce qu’on va se séparer qu’il ne faut pas tenter le coup de devenir copains hein… 😉

  2. Je proteste. Mes meilleurs amis sont ceux avec qui j’ai eu des débats enflammés sur la situation politique du Burundi, et ce le plus souvent dès la première rencontre.
    Bon, j’ai probablement fait fuir beaucoup de connaissances avec ces discussions aussi, mais dans ce cas-là, ai-je vraiment envie de devenir leurs amis?

    • Ah ben je dois encore en être au stade où ils fuient tous alors 😉 J’hésite un peu entre persévérer dans cette voie et tenter une approche plus disco (mais pour laquelle j’ai peur de n’avoir aucun talent), je me laisse encore un petit temps de réflexion…

  3. Nous venons de quitter Genève (où j’ai plein de copines grâce à Genève-accueil) pour Bruxelles (où je ne connais encore personne, mais ça viendra grâce à Bruxelles-accueil !), je suis encore dans les cartons.
    Les accueils en expatriation m’ont toujours beaucoup aidée !

    • Tout à fait, il semblerait que ces accueils à l’étranger soit très utiles – voire indispensables – pour beaucoup, mais tout le monde ne peut pas forcément s’y rendre (par exemple quand on travaille) ni toujours l’envie d’y aller (oui, je sais, c’est à peine croyable… 😉 ).
      Excellente installation à Bruxelles en tout cas, et merci de me suivre depuis l’Europe !

  4. J’aime beaucoup ta description des « anciens » et « parlez l’expat » :).
    J’ai réussi à me faire (pour de vrai) deux amies à Kiel. On arrive à se voir souvent. L’une fait partie des « anciens » et essaie de m’intégrer mais comme tu le dis « avec les autres, faut ramer un peu ».
    L’autre fait partie de la catégorie « les locaux » 🙂 avec qui je partage les joies des activités allemandes!!!
    J’avoue que je suis bien contente d’en avoir au moins 2 « parce que l’expatriation, ce n’est pas de la tarte » comme tu dis :).

    • Happy you ! Ici la catégorie « les locaux » il faut oublier, même ceux qui parlent couramment le mandarin n’y arrivent pas, différence culturelle oblige, et pour les autres, je cherche encore à dépasser le niveau « copines » j’avoue…

  5. Tout en finesse ton analyse de l’amitié en expatriation… Ça tombe à pic. A peine j’arrive dans ce nouveau pays que je suis déjà en train de me prendre le choux avec ces questions! A Paris, j’ai laissé de très bons amis et amies, et ce qui est incroyable: les liens se sont surtout serrés dans les 5 dernières années de mon séjour. En Espagne aussi, j’ai tous mes « vieux amis » et paradoxalement, c’est la distance qui nous a rapprochés. Bouger géographiquement et professionnellement m’ont appris à ne pas tirer de conclusions universelles. J’ai constaté également combien la ressemblance entre changer de job et changer de pays peut être troublante.
    Une chose est sûre, je suis incapable de faire des efforts pour des amitiés de confort et surtout de m’enfermer dans des cercles monoculture. Je préfère faire bande à part. Je crois que ce qui me sauve (peut-être comme toi?), c’est que derrière mes airs « je plais à tout le monde », je suis un vrai loup des steppes (Oui, j’aime H. Hesse). Mais tu as raison, ce n’est pas simple tout cela surtout quand il faut recommencer et recommencer, c’est la fréquence qui est vicieuse. Ah! et je déteste « râler en groupe » c’est tellement français! D’ailleurs, ce n’est pas « ce grand philosophe de ton temps » qui disait que le coq (français) est le seul animal qui continue de chanter (râler) les pieds dans la merde 😉 😉 😉

    • Merci pour ce long mot… Moi aussi j’ai une nature plutôt loup des steppes aimant mieux vivre seul que mal accompagné, mais même dans les steppes il est bon parfois de rencontrer quelques personnes avec qui ronger un os ensemble 😉

  6. ahahaha! ça me fait marrer! Bon courage!!!! Disserte sur la situation politique du Burundi (je viens de chercher sur google c’est chaud quand même comme sujet de conversation…), ne soit pas flamboyante, et même, permet toi de faire la gueule des fois! Et tu les rencontreras tes paires (mais à te lire je pense que tu sais déjà ça). Parce que sincèrement, les flamboyantes, tu les veux pas vraiment pour cops hein? bises d’ici

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