Le manque s’installe, et moi aussi

Octobre est un mois faste : c’est celui de mon anniversaire, et également cette année celui de notre deuxième mois passé en Chine. Pour ne rien gâcher il a fait un temps magnifique à Shanghai, alors que d’ordinaire c’est la période où les canards dépressifs se pendent à Paris. Happy birthday to me, happy leaveday to us, happy birthday dear Tara, happy leaveday to us…

Alors, un an de plus, qu’est-ce que ça change ? Et bien je me sens un peu plus vieille que l’an dernier, les bras et le ventre un peu plus ramollos, avec de toutes petites ridules qui s’installent autour des yeux. Et infiniment plus fatiguée que l’an dernier (tout rapport avec un déménagement à l’autre bout du monde, la vie dans une ville gigantesque, un lever quotidien à six heures du matin et trente-six million et demi de choses à faire depuis notre arrivée n’étant évidemment que coïncidence purement fortuite). Bref, un an de plus ça ne change rien de fondamental et c’est finalement (quasi) comme l’année dernière. Seulement quasi puisque cette année MMM ne m’a pas (re)demandée en mariage pour mon anniversaire. Que voulez vous ? Lui aussi a un an de plus, il baisse…

Et fêter nos deux mois de shanghaiens, est-ce que ça change vraiment quelque chose ? Il y a peu j’avais fait un premier bilan à 6 semaines 1/2, et depuis les choses ont tout doucement mais sensiblement changé intérieurement pour moi. Rien de spectaculaire au niveau de notre vie de tous les jours – à part que je commence à me débrouiller en chinois de base pour parler aux taxis et que j’en suis fière comme Artaban – mais depuis mon retour de Hong Kong je me sens enfin vraiment installée. Posée quelque part plus que déposée comme un paquet. Bien sûr je sens là l’effet de l’obtention de mon visa Z qui m’inscrit enfin dans une perspective de long terme, mais il n’y a pas que ça. Mon esprit est en train d’atterrir ici à retardement. Ce qui suppose que j’ai été à l’insu de mon plein gré en pleine élongation entre mon corps, indubitablement en action ici, et mon esprit errant quelque part dans les limbes franco-chinoises.

Aujourd’hui j’ai cessé de me dire tous les jours « ouh la la, tel projet on verra après, quand on sera installés, là on est sous la vague ». La vague est passée, pour moi comme pour les enfants qui semblent enfin prendre vraiment leurs marques (mention « en net progrès, doit poursuivre ses efforts » à l’école pour l’un comme pour l’autre). Cette fois c’est fait : on VIT vraiment en Chine (on ne fait pas que les touristes, on n’est pas en stage, on ne va pas repartir bientôt : on est là et on va y rester. Longtemps).

Et parallèlement à ce sentiment d’être enfin installée, le manque de mes amis se fait sentir avec une acuité particulièrement tranchante. Au cours de ces deux mois j’ai évidemment déjà eu des moments de blues ponctuels avec une sensation de manque intense et douloureux, et puis ça passait rapidement. De toute façon nous n’avions pas le temps de penser, il fallait faire, des tas de choses, donc oust le chagrin, pas de temps pour ça. Avec notre nouveau rythme plus ronronnant, c’est aussi une tonalité différente du manque qui s’installe. Celle du manque qui dure.

Avec comme conséquence que j’ai parfois l’impression de ne parler à personne de la journée. Ce qui est objectivement faux mais subjectivement tenace. Je parle aux très accueillants français de notre résidence, à de nouvelles copines, à mes sympathiques collègues, à ma prof de chinois, à mes enfants (qui eux me parlent me parlent me parlent) et évidemment à MMM. Mais il aura fallu que je m’arrache à mes attaches pour prendre conscience à quel point en temps normal je compte sur mes amis et à quel point ils participent de mon équilibre. Et quand je dis amis je veux dire : de longue date, en qui j’ai une confiance à toute épreuve et des rapports d’intimité profonde que je n’ai plus à Shanghai qu’avec MMM. Je vous le concède, tout cela est temporaire, patience et longueur de temps, tant va la cruche à l’eau… mais tout de même. Tous les échanges sympathiques et empathiques que j’ai ici sont indispensables (s’ils n’existaient pas je finirai peut-être dépressive comme les canards d’octobre) mais ils ne sont même pas un ersatz de mes délicieux (et réconfortants, et drôles, et soutenants, et parfois délirants) papotages avec mes amies.

Vous êtes loin, vous me manquez, c’est affreux. Et au train où je me fais naturellement des amis (c’est à dire vraiiimeeent leeenteeement), je sens que les futurs vrais amis que je finirai quand même par me faire ici le seront à peine devenus qu’on sera déjà sur le départ. Parfois (mais juste l’espace fugace d’un instant) je me dit qu’avoir des attentes sociales plus frivoles et mondaines me simplifierait la vie. Et puis après je pense à la belle relation que j’ai avec mes amies et je me dit : tant pis, faisons avec mon handicap mondain. Après tout, quitte à en avoir un, celui-là me va comme un gant.

 

Photo : installation artistique « Bubblegum » de Merijn Hos, en collaboration avec Renee Reinjders.

installationbulles

2 Comments

    • Ils ont de la chance (moi aussi), mais ils sont loiiiiiiiiiin 😉
      La famille manque aussi, clairement, mais différemment (surtout qu’on se parle plus régulièrement finalement).
      Bises !

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