Des chiffres et des lettres rouges

Aaaaaaaah, des chiffres et des lettres. Un monument de la télévision française, un record de longévité dans le PAF, des décennies de mots le plus long et de compte est bon. Des années à voir défiler Armand Jammot au générique en se demandant « mais mon Dieu qui est cet homme ? ». Que dis-je des années : toute une vie ! L’émission fut créée directement dans sa forme actuelle, mais agrémentée à l’époque de cols pelle-à-tarte puisqu’on était en 1972 et que je n’étais encore pour moitié qu’un ovule innocent et esseulé dans l’ovaire de ma mère. Avant cette historique création, son ancêtre Le mot le plus long fut diffusée de 1965 à 1970. Or si vous avez suivi les épisodes précédents, la révolution culturelle commença elle en 1966. De là à voir un lien de cause à effet entre ces deux événements, il n’y a qu’un pas : les historiens ont sans doute raté le fait que la révolution culturelle était aussi un mouvement de révolte contre la télévision impérialiste décadente et son émission intellectuelle bourgeoise jouant sur les mots. Sûr de sa victoire, le peuple mis fin à la révolution culturelle en 1969, et Le mot le plus long termina sa triste carrière un an après, sapé à la base par cette attaque populaire.

Envoûtée à l’insu de mon plein gré par l’esprit d’Armand Jammot depuis la lecture du petit livre rouge, je n’ai eu d’autre obsession que de marier les chiffres et les lettres pour tirer la substantifique moëlle de ma lecture. Je vous l’avait dit dans mon premier billet sur le sujet, j’ai été très frappée à la lecture par la tonalité et le vocabulaire martial du fameux best of maoïste. Du coup en parallèle à ma lecture j’ai eu l’envie de procéder à l’analyse lexicale de ce texte, pour traduire en chiffres mes impressions. Voyez là sans doute un effet collatéral de la démarche scientifique et positiviste pronée par la doctrine communiste : « dans l’étude d’une question il faut se garder d’être subjectif ». Pour une fois dans ma vie j’obéis donc, quoiqu’il ne soit pas impossible que je n’obéisse là que pour mieux subvertir ailleurs… Laissons nous animer par l’esprit scientifique pour découvrir ce qu’il en ressortira.

Avant cela, un petit point (ennuyeux) de méthodologie : je n’allais évidemment pas faire ces statistiques avec mon crayon papier et une relecture obsessionnelle du texte. Il me fallait donc en trouver une version électronique (merci internet) et un logiciel d’analyse lexicale. En gros j’ai eu le choix entre Alceste (conçu par le CNRS) et Tropes, ce dernier ayant remporté mes suffrages pour de vulgaires questions financières (le matérialisme marxiste me contamine déjà). Une liste honorable de publications scientifiques utilisant Tropes m’ont renforcée dans ma conviction de tenir là un outil digne de mes lecteurs et de ma démarche scientifique.

Je ne regrette pas mon choix (ni ma marotte Armand-Jammotienne) : quel intéressant outil que l’analyse lexicale qui recense les mots utilisés dans un texte, en tout cas les mots signifiants. Ainsi, la liste des mots employés dans l’oeuvre fait ressortir une top liste des plus parlante : nation (324), oeuvre (297), mao et tsétoung (290), travail (272), Chine (220), parti (196), guerre (193). Il est donc désormais scientifiquement établi que le petit livre rouge est une oeuvre de Mao Tsétoung, qui souhaite guider la nation chinoise grâce au Parti, faire la guerre (à l’impérialisme) et mettre tout le monde au travail (dans les champs et à l’usine). Avouez que sans l’analyse lexicale la même phrase prendrait le risque insupportable d’être entâchée de subjectivité.

Deuxième observation, le thème du conflit est effectivement singulièrement présent dans le petit livre rouge : les mots corrélatifs à ce thème (guerre, combat, insurgé, armée, révolte, ennemi, soldat, officier, militaire, etc.) apparaissent 1063 fois, soit plus de trois fois par pages (et les pages sont petites ce qui permet de s’en apercevoir d’autant mieux). Me voilà donc soulagée : mon impression subjective peut s’appuyer sur la vérité des chiffres. Et si on appliquait à la lettre l’affirmation selon laquelle « travailler c’est lutter », on pourrait même rajouter à ce total 272 occurences et porter le total « conflit » à 1335 fois, soit presque quatre fois par pages. 1335 étant aussi l’année de la révolte populaire contre la dynastie Mongole Yuan (fondée par Koubilai Khan, vous vous rappelez ?), 1335 est donc bien un nombre d’où la révolte sourd. Vous voyez, les chiffres ne mentent pas et je commence à être mûre pour le compte est bon malgré mon handicap en calcul mental.

Après ce petit échauffement, livrons nous maintenant à quelques  considérations additionnelles de science amusante sur la base du petit livre rouge :

  • Dans le texte, le mot liberté est employé 50 fois, et masse 158 fois. D’où la formule mathématique : liberté = masse / 3,1415.
  • Le mot homme apparait 48 fois, gens 62, et ennemi 110. D’où la relation : hommes + gens = ennemis, mais aussi masse = homme x 3,29. Il faut donc à peine plus de trois hommes pour faire une masse, vous êtes prévenus.
  • Homme apparait 48 fois, tendance 15 fois et le thème de la politique 764 fois. D’où : homme x tendance = politique.
  • Oeuvre 297, littérature 15. D’où : oeuvre = littérature x femme (20).
  • Conflit 1063, politique 764, d’où conflit > politique.
  • Problème 113, peur 6, d’où problème = 3.1415 x peur², autrement dit le problème est la surface du cercle dont la peur est le rayon (réfléchissez bien à celle-ci qui pourrait bien être moins absurde qu’il n’y parait).

Vous voyez ? Peut-être le pouvoir est il au bout du fusil mais la vérité est au bout des chiffres. Requiescat in pace Armand Jammot, et longue vie aux chiffres et aux lettres.

 

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6 Comments

  1. Alors là, je suis sciée. Moi qui suis fan de chiffres et d’absurde, j’adore ! Bravo, il faut absolument le publier celui-là !

  2. M’étonne pas que vous soumettiez vos lecteurs à un test chiffré.
    test lettre avec solution : CQFD VLAD : Ce qu’il fallait démontrer, vous l’avez (brillament : l’enthousiame n’est pas prévu dans la formule) démontré.
    soit en chiffres : 3 17 6 4 = 30 et 22 12 1 4 = 39 – Hors 39 : 30 = 1,3 et 30 : 39 = 0,77 total des deux : 1
    La (notre ?) vérité est unique disent en choeur tous les peuples de la terre !
    Bon, je redoute la lecture de votre prochain article. Il y a du vortex dans l’air !

  3. CQFD VLAD « ce qu’il fallait démontré, vous l’avez brillament démontré.
    soit 3 17 6 4 =30 et 22 12 1 4 =39 hors 39:30=1,3 et 30:39=0,77 – 1,3+0,77= 1 comme la vérité (ou notre vérité ?) disent en choeur tous les peuples de la terre.
    Bon, je redoute votre prochain article. L’aspiration vortexienne est de plus en plus forte

  4. Tu mépateras toujours, ma fille !!! Moi, je suis nulle en maths, tout le monde le sait, d’où mon « épatage » bien naturel.
    Je compense en étant étonnamment assez douée pour l’absurde …. j’adore ton article !

    • Les maths absurdes sont à la portée de n’importe qui puisqu’il suffit de construire les choses à l’envers. C’est peut-être ça qu’il te faut pour te réconcilier avec les maths :o)

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